Qu’est-ce que l’identité ? Amin Maalouf, les identités meurtrières

Qu’est-ce que l’identité ? Amin Maalouf, les identités meurtrières.
Les armes et la toge.

Qu’est-ce que l’identité ? Dans les identités meurtrières, le romancier Amin Maalouf nous livre son analyse. Il s’emploie à comprendre pourquoi, partout dans le monde, des gens tuent au nom de leur identité. 

Qu'est-ce que l'identité ? Amin Maalouf les identités meurtrières. Les armes et la toge.

L’identité comme somme des sentiments d’appartenance

Alors, qu’est-ce que l’identité ? C’est ce qui fait que je ne suis identique à personne d’autre. Elle est constituée de différents sentiments d’appartenance dont la combinaison est unique. Ce sont par exemple la classe, la couleur de peau, la religion, la langue, la nationalité, le pays de naissance… L’individu ressent ces sentiments d’appartenance distincts comme un tout.

Nous devons en outre composer avec un héritage double. L’héritage vertical est celui de nos aïeux. Nos familles, nos proches, nous transmettent des habitudes, des traditions. L’héritage horizontal est celui de nos contemporains. Nous vivons dans une époque qui possède son mode de vie et sa vision du monde propre. C’est cet héritage qui s’avère le plus significatif dans nos comportements.

L’identité n’est pas innée, mais acquise. Elle « se construit et se transforme tout au long de l’existence ». Par exemple, naître noir n’a pas le même sens en Zambie ou aux États-Unis. La religion n’aura pas la même importance dans son identité si l’on grandit en France, en Irak ou en Inde. L’influence d’autrui revêt donc une importance clef dans le développement de l’identité.

Cette influence s’avère en effet au fondement de la perception des sentiments d’appartenance et de leur hiérarchisation. Leur origine se trouve dans les blessures causées par les différences soulignées par autrui. On a tendance à se reconnaître dans la plus attaquée de ses appartenances.

Néanmoins, la hiérarchie des sentiments d’appartenance peut évoluer dans le temps. Celui qui dans les années 80 se disait avant tout Yougoslave a pu dans les années 90 se sentir d’abord musulman. De nos jours, il se réclamerait davantage de la nation bosniaque.


Lire aussi, Qu’est-ce qu’une civilisation, selon Fernand Braudel.

Religion et identité

Aujourd’hui, sur la planète entière, et particulièrement dans le monde arabe, hommes et femmes se focalisent sur leur appartenance religieuse.

La religion comble en réalité deux besoins : le besoin de spiritualité et le besoin d’appartenance. Mais, pour beaucoup la foi constitue le cœur de l’identité.

Cela s’explique par la fin des modèles communistes en Europe et nationalistes dans le monde arabe, mais aussi par le fait que l’Occident doute de lui-même.

Le paradigme religieux reste donc aujourd’hui la seule offre politique crédible dans le monde arabe. De là, la confession devient comme une évidence le composant clef de l’identité. Ce retour du religieux est pourtant un phénomène historiquement borné, causé par des facteurs essentiellement politiques.

Conception « tribale » de l’identité et identités meurtrières

Il peut être tentant de considérer qu’une appartenance domine toutes les autres et s’impose comme l’identité. Cependant, ramener un individu à une identité essentielle réduit les relations avec les autres au « nous » face au « eux ». Ceux qui souhaitent tenir compte de tous les sentiments d’appartenance sont alors considérés comme des traîtres ou des tièdes.

Lorsque cette identité « tribale » est attaquée, la solidarité s’installe parmi ceux qui partagent ce sentiment d’appartenance. La conviction de se trouver en légitime défense s’implante alors dans des communautés où seuls les chefs les plus déterminés peuvent se faire entendre. C’est le mécanisme qui mène à la violence identitaire, aux identités meurtrières.

Mondialisation et identité

Ces rapports identitaires sont exacerbés par la mondialisation. Elle se caractérise par une circulation des connaissances plus rapide que leur création. L’humanité se dirige donc vers une société globalisée de moins en moins différenciée. Nous avons de plus en plus de choses en commun : cela nous pousse à affirmer notre diversité.

De plus, elle s’accompagne d’une angoisse face aux changements brusques. Le recours à la valorisation de l’identité est une réponse à cette angoisse. En somme, plus une société aura confiance en soi et sera dynamique, plus elle se montrera capable de s’ouvrir à l’autre. Plus elle se sentira en danger, plus elle se protègera grâce au réflexe identitaire.

Dans ce cadre, le rapport au progrès des sociétés non occidentales favorise un tel réflexe de repli. En effet, la modernité est associée à l’Occident conquérant. L’accepter revient à abandonner un peu de son identité, comme les savoir-faire ancestraux. Quand la modernité porte la marque de l’autre, l’archaïsme devient un étendard.

*

Finalement, qu’est-ce que l’identité ? L’identité d’un individu réside dans la somme de ses sentiments d’appartenance. Ces sentiments sont acquis et non innés. La mondialisation les exacerbe, en réaction à une uniformisation sociétale et au rythme soutenu de la diffusion de nouvelles connaissances.

Réduire l’identité à une appartenance essentielle est un mécanisme qui apporte des gains politiques forts, mais qui se révèle particulièrement dangereux. Seule l’acceptation de l’autre dans toutes les dimensions de son identité permettra le dialogue, et par là la critique.

Lire aussi La cancel Culture.

Clausewitz’s Friction

In Book One of On War, Carl von Clausewitz introduces a famous concept: friction.

Clausewitz's friction : all the little things that will go wrong.

Clausewitz’s Friction: little things, big problems

Clausewitz’s friction is what makes the simplest things difficult in war. War requires many little individual actions. Difficulties in carrying out each and every one of them tend to accumulate and create chain reactions.

External phenomena such as chance, or the weather, strengthen these chain reactions. More, they are also reinforced by war constraints, such as physical exhaustion or fear. A weapon that malfunctions, a subordinate who misunderstands orders, a vehicle that breaks down, a terrain that does not correspond to the map… Multiplied by the men and equipment of the army, this is the friction.

As a consequence of the friction, it is difficult to calculate one’s own actions. Results might always fall short of expectations. However, ways to conduct the action despite the friction exist.

When reality goes beyond friction

In war, experience and willpower partly compensate friction.

Those with no experience of war will understand the phenomenon of friction with difficulty: « As long as we have no personal knowledge of War, we cannot conceive where those difficulties lie« . The General has to rely on his experience to deal with the friction. It is the only way to estimate with accuracy the results that one can reasonably achieve.


But experience is nothing without an iron will. Indeed, it can also bring to irresolution. « A powerful iron will overcomes this friction; it crushes the obstacles, but certainly the machine along with them. » Indeed, bypassing the phenomenon of friction requires considerable efforts, which an army cannot sustain for long. For example, to achieve greater progression than what would appear mediocre to an uninitiated, a troop had in the past to weaken its men with forced marches. Today, it would have to abandon its broken-down vehicles to maintain its fast pace.

The effort can only be considered as a temporary rise of pain. It’s up to the General to decide when and how long he wants to endure it.

*

To sum up, understanding the reality of military action cannot be done without the concept of friction. Ignoring it is a mistake; trying to make it disappear, an illusion: it is consubstantial to war.

« Everything is very simple in War, but the simplest thing is difficult. »

Carl von clausewitz, on war

*

Read also Clausewitz’s Trinity

Clausewitz’s center of gravity

The concept of « center of gravity », developped by Carl von Clausewitz in On War, has had remarkable posterity. Many Western armies use it nowadays.

Clausewitz center of gravity. Les armes et la toge.

Center of Gravity and Balance

Clausewitz has described what a belligerent’s center of gravity is. It is the point on which an action will affect the rest of one’s war system. It can be considererd as its point of balance, which drives everything else. Acting on the center of gravity will unbalance the opponent. Therefore, they will overthrow him more easily. « A shock against the centre of gravity of a body always produces the greatest effect »

The « center of gravity » synthetize physical strength ratio, morale and terrain. « We think, therefore, a theatre of war, whether large or small, with its military force, whatever may be the size of that, represents a unity which maybe reduced to one centre of gravity. At this centre of gravity the decision must take place ».

The destiny of a warring state is therefore linked to its center of gravity. To destroy the enemy’s center of gravity is to bring him to his knees.

However, actions against the enemy’s center of gravity become crucial only if opponents are trying to reach a decision. If the belligerents seek only secondary gains, they will not attempt to overthrow the enemy at the cost of a large and risky effort. Clausewitz speaks of « armed observation ». The blow on the center of gravity’s aim is to bring the enemy down, not to obtain secondary benefits.

Finding Causewtz’s Center of Gravity

Hence, how to identify he enemy’s center of gravity ? Clausewitz here helps his reader, by listing some possible centers of gravity. The army, as it was for Alexander or Frederick II; the capital of a state, if it is in the throes of civil strife; and finally the relief army, in the case of weak belligerents supported by strong allies; « Unity of interests » in a coalition; finally, against a nation in arms, the leaders and the public opinion. The center of gravity can therefore be material or immaterial.

However, this notion is dynamic. Indeed, the center of gravity of a belligerent can change over time.

« If the Germans had reached Paris, in 1792, there—in all human probability—the war with the Revolutionary party would have been brought to an end at once for a season; it was not at all necessary at that time to beat their armies beforehand, for those armies were not yet to be looked upon as potent powers in themselves singly. On the other hand, in 1814, the allies would not have gained everything by taking Paris if Buonaparte had still remained at the head of a considerable army; but as his army had nearly melted away, therefore, also in the year 1814 and 1815 the taking of Paris decided all. »

But can an enemy hold multiple centers of gravity, or only one ? The task of the planner is precisely to reduce all the opposing sources of power into one, which controls all the others. « There are very few cases in which [the] reduction of several centres of gravity to one cannot be made. »

Clausewitz’s Center of Gravity and Economy of Forces

Once the center of gravity identified, Clausewitz recommends focusing efforts on it. « Against this centre of gravity of the enemy, the concentrated blow of all the forces must be directed ».

Indeed, center of gravity is a tool to be used by the planner in order to organize his efforts. It allows to focus on the most important task. An army that use part of its forces to occupy a secondary province of its adversary will not threat the balance of the enemy system. That will not be a decisive action. Thus, the forces are spoilt. However, if the opponent’s center of gravity is dislocated, it loses his balance; if it is destroyed, the all what is left to the enmey is to « beg for mercy. »

This doesnt mean that the whole army need to rush toward the gravity point of the ennemy. Secondary missions, such as safety, will always be necessary. However, no more troops should be concentrated there than necessary.

Conversely, the general must calculate correctly the effort to make against the enemy’s center of gravity. Thus secondary, but necessary, operations can be correctly executed.

« Therefore, if on the one hand, the violence with which we wish to strike the blow prescribes the greatest concentration of force, so in like manner, on the other hand, we have to fear every undue excess as a real evil, because it entails a waste of power, and that in turn a deficiency of power at other points. »

In short, identifying the enemy’s center of gravity helps avoid wasting efforts.

Strong Point Against Strong Point ?

The action against the enemy’s center of gravity has attracted some criticism to Clausewitz. For example, Liddell Hart considers that action against the center of gravity leads to an action from strong to strong. Indeed, even a successful direct action against the center of gravity will leave the winner weakened. So weakened, that he will be unable to exploit his opponent’s unbalance.

It is clear that the thought of the Master cannot entirely escape this criticism.

To begin with, Clausewitz does not believe in victory without a fight, even in the case of an intangible center of gravity.

Indeed, whatever the chosen center of gravity, one must disperse opposing armies. « But whatever may be the central point of the enemy’s power against which we are to direct our operations, still the conquest and destruction of his army is the surest commencement, and in all cases, the most essential ».

Then, in several chapters, the center of gravity is the greatest concentration of troops. « The centre of gravity is always situated where the greatest mass of matter is collected, and as a shock against the centre of gravity of a body always produces the greatest effect »

*

In conclusion, what one should remember from the concept of center of gravity introduced by Clausewitz?

Ultimately, it is a question of identifying what the source of the coherence of the opposing war system is. Neutralizing it will cause the enemy to loose its balance. This will multiply the effects directed against him.

Indeed, the center of gravity is not necessarily the source of power of the opponent, but the source of the cohesion of its different parts. « The armed forces of every belligerent […], have a certain unity, and in that way, connection; but where connection is there come in analogies of the centre of gravity. »

For example, the combat system of Western armies is based on significant firepower, but also and above all on permanent communications. They allow a very fast design – execution loop. Cutting them off dramatically reduces mobility, and therefore the effectiveness of small armies.

As for the Islamic State, its center of gravity was not its armed forces, but its narrative, through which it attracted and recruited. More generally, the center of gravity of a guerrilla may lie in a sanctuary, or in its « external maneuver » (Beaufre). That is, in being able to gain international legitimacy.

Therefore, the notion of center of gravity permit to avoid the action of strong against strong in a sterile physical confrontation. It is useful to concentrate efforts against the keystone of the enemy edifice, without excluding other lines of operations.

*

Read also Understanding Clausewitz’s Trinity.

Valeur d’usage, valeur d’échange chez Marx

Chez Marx, dans Le capital, une marchandise possède une valeur d’usage et une valeur d’échange.

Chez Marx, dans Le capital, une marchandise possède une valeur d’usage et une valeur d’échange.

Chez Marx, dans Le capital, une marchandise possède une valeur d’usage et une valeur d’échange.

La valeur d’usage

La valeur d’usage représente l’utilité de l’objet par rapport à la satisfaction d’un besoin. Ces besoins peuvent être physiologiques ou moins essentiels, peu importe. La chaise sert à s’asseoir, la nourriture à survivre, un diamant à marquer sa distinction sociale. La valeur d’usage positionne la marchandise au regard du besoin qu’elle comble.

La valeur d’échange selon Marx

Pour Marx, contrairement à la valeur d’usage, la valeur d’échange place la marchandise dans son rapport aux autres marchandises. X kilos de farine ont la même valeur que Y kilos de fer. Mais dans ce cas, qu’est-ce qui détermine cette valeur d’échange ? Il ne peut s’agir que d’une chose que les deux marchandises possèdent en commun. Cet étalon est la quantité de travail humain qu’elles contiennent, c’est-à-dire qui a permis leur création.

Le travail humain au cœur de la valeur d’échange

Ce travail humain est mesuré en temps. Plus le temps nécessaire pour fabriquer une marchandise se révèle important, plus sa valeur d’échange est élevée. L’introduction d’une force productive supérieure, par exemple grâce à la mécanisation, entraîne par conséquent une baisse de la valeur d’échange.

Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les prix (c’est un raccourci, la valeur d’échange n’est pas tout à fait synonyme de prix) des marchandises produites industriellement avec le coût de celles fabriquées par des artisans. C’est donc le temps de travail socialement nécessaire à sa réalisation qui détermine la valeur d’échange d’une marchandise.

NDA Valeur d’usage et valeur d’échange n’ont pas de lien direct. Cependant, la valeur d’usage ressurgit parfois dans les prix, lors de crises, pénuries ou épidémies, comme l’indique la courbe des prix du gel hydroalcoolique entre 2020 et 2021.

Enfin, une chose peut ne demander aucun travail humain, mais posséder une valeur d’usage. Il en va ainsi de l’air, ou le sol. De même, un objet peut contenir du travail humain sans pour autant détenir une valeur d’échange, par exemple s’il répond à un besoin strictement personnel. Dans les deux cas, les objets considérés ne sont pas stricto sensu des marchandises.

*

La valeur d’usage représente donc l’utilité d’un objet au regard de la satisfaction d’un besoin. La valeur d’échange positionne la marchandise par rapport aux autres marchandises. C’est la quantité de travail humain socialement nécessaire pour produire une marchandise qui détermine sa valeur d’échange. Cette quantité de travail se mesure en temps.

*

Voir aussi La lutte des classes en France aujourd’hui.

Méthode pour mémoriser un livre

Mémoriser un livre relève souvent du défi. Rien de plus insupportable que de se rendre compte que l’on a tout oublié d’un livre à peine refermé !

Voici une petite méthode tout à fait empirique pour retenir ce qu’on lit. Elle présente une alternative un peu plus ludique aux fiches classiques. Évidemment, on ne mémorisera pas tout le livre, mais on assimilera ce qui nous parait valoir la peine d’être su.

Le principe est d’utiliser des techniques qui vont faciliter la compréhension des informations, puis leur mémorisation. Enfin, il s’agira de graver ces informations dans notre mémoire sur le plus long terme.

Mémoriser un livre

Lire le livre (et le comprendre)

Lire le livre un carnet à la main (ou son téléphone). Noter et reformuler avec ses mots à soi les idées que l’on souhaite retenir. Faire de même pour l’idée principale de chaque chapitre ou partie.

C’est une lecture active. La reformulation permet de mieux comprendre ce qu’on lit, et de commencer le travail de mémorisation. En effet, on n’assimile pas ce que l’on ne comprend pas, ou que l’on ne cherche pas à retenir.

En fin de lecture, tenter une synthèse de l’ouvrage pour en déterminer l’idée force. Par exemple pour De la Guerre, l’idée la plus riche est que la guerre est soumise à la politique.

Formuler des questions

Le défi est ensuite de mémoriser le livre. Quelques jours après la fin de la lecture, revenir sur ses notes. Pour chaque idée, imaginer une question dont la réponse sera l’idée à retenir. Il est possible de répertorier ces questions dans un fichier de traitement de texte.

Reprenons notre exemple de Clausewitz :

Q : quelle est l’idée la plus riche de De la guerre ?

R : la guerre est soumise à la politique.

Pour approfondir la mémorisation, la réponse peut aussi devenir une question.

Q : pourquoi la guerre est-elle soumise à la politique ?

R : parce qu’elle a pour fin un but politique décidé par le pouvoir politique.

L’objectif de ces questions est de pouvoir se les reposer à intervalles réguliers. Ainsi, l’information se gravera dans la mémoire de long terme.

On peut les réviser toutes les semaines ou tous les mois. Cependant, le plus pratique reste d’utiliser un logiciel prévu à cet effet.

Utiliser un logiciel de mémorisation pour mémoriser un livre

Les logiciels de mémorisation sont des applications qui ont pour but de faciliter la rétention des informations. Ceux qui vont nous intéresser fonctionnent grâce à un système de questions-réponses, comme Anki ou Quizlet.

Leur principal atout est qu’ils sont téléchargeables sur smartphone. Donc exit la programmation des séances de révision, que l’on tient une semaine avant de les reléguer aux oubliettes avec tout ce que l’on avait cru apprendre. À la place, on reçoit des notifications. On n’a rien à faire, et c’est pour ça que ça marche !

Ainsi, il est plus facile de consentir un effort de prise de notes lors de la lecture du livre. On sait qu’elles ne seront pas perdues.

Comment fonctionne un logiciel de mémorisation ?

Il suffit d’enregistrer ses questions et leurs réponses dans le système. Ensuite, le programme gère lui-même le rythme de révision. Il choisit l’intervalle dans lequel il va vous présenter à nouveau une question. Cet intervalle s’étend si la réponse s’avère systématiquement bonne, se rétracte si elle se montre dure à mémoriser.

Les armes et la toge propose des paquets Anki. Le logiciel est gratuit. Mais il existe bien d’autres applications de ce genre !

Chaque paquet Anki est composé de Flashcards. Ces Flashcards servent simplement de support à vos questions-réponses. L’application pose une question, et vous évaluez si votre réponse est correcte, facile ou difficile, ou si vous souhaitez que le logiciel vous repropose la carte rapidement.

*

Le but de notre méthode est de positionner l’effort sur la compréhension des informations et non sur la mise en place de révisions rébarbatives.

Nous combinons la mise en forme des informations à retenir sous la forme de questions et l’utilisation d’un logiciel de mémorisation. Cela permet de mieux comprendre et de mieux retenir sur le long terme, avec moins d’efforts à fournir sur la partie qui pèche toujours, la révision.

Grammaire de l’intimidation stratégique

Intimidation stratégique ou dissuasion conventionnelle ?

Grammaire de l'intimidation stratégique. Chars russes sur la place rouge.
Chars T14 sur la place rouge, 2016. ® Ministère russe de la Défense, licence creative commons

VIe siècle, Karkemish, dans le sud de l’actuelle Turquie. Sur la route qui le mène jusqu’au camp de Bélisaire, l’émissaire sassanide jauge l’avant-garde des forces du Byzantin. Dans la plaine, des feux et des bivouacs à perte de vue : des dizaines de milliers de soldats, qui ne sont assurément qu’une petite partie d’une immense armée. Sous sa tente, le général byzantin possède le calme assuré de celui qui se sait le plus fort. L’entrevue sera courte.

De retour auprès de son souverain, l’envoyé ne peut que lui recommander de renoncer à ses projets d’invasion. L’armée à laquelle il fait face est sans doute la plus formidable que l’on ait vue de mémoire d’homme. La rage au ventre, le Perse fait demi-tour.

En réalité, l’armée byzantine ne comptait que quelques milliers de soldats. De faux bivouacs, des forces simulées, des gesticulations trompeuses ont contraint une armée peut-être dix fois plus nombreuse à se retirer.

Intimidation stratégique

*

La réflexion qui permet à la ruse de Bélisaire de réussir est la suivante : l’ennemi peut reculer devant le coût qui lui sera imposé pour réaliser ses desseins. Il s’agit simplement de dissuasion. Selon Lucien Poirier, la dissuasion est un « mode préventif de la stratégie d’interdiction, se donnant pour but de détourner un adversaire d’une initiative en lui faisant prendre conscience que l’entreprise qu’il projette est irrationnelle[1] ».

En France, la dissuasion nucléaire demeure la clef de voûte de la stratégie de défense. Les forces conventionnelles la complètent, mais elles peuvent aussi produire un effet de dissuasion autonome. On parle alors d’intimidation stratégique. Toutefois, des forces conventionnelles ne sont pas par nature dissuasives. Dès lors, comment obtenir cet effet de dissuasion par l’intimidation ?

Dissuasion nucléaire et intimidation stratégique

Complémentarité des forces conventionnelles et nucléaires

En France, les forces nucléaires et conventionnelles s’épaulent en permanence. Ces dernières participent à la fonction stratégique « dissuasion ».

Comme l’indique le Concept d’emploi des forces terrestres[2], les forces nucléaires permettent d’écarter tout chantage atomique, garantissant ainsi la liberté d’action des unités conventionnelles. En retour, « les forces conventionnelles permettent d’éviter l’impasse du “tout ou rien” qu’induirait une configuration dans laquelle la France ne disposerait que de moyens nucléaires pour défendre ses intérêts stratégiques[3] ». Forces nucléaires et conventionnelles fonctionnent donc en système.

Dissuasion et intimidation

Mais les forces conventionnelles peuvent aussi produire, de façon autonome, un effet dissuasif. Cependant, contrairement aux armes nucléaires, leur aptitude à la dissuasion peut être « contestée »[4]. En effet, aucun agresseur rationnel ne peut envisager de « risquer le coup » face à un arsenal atomique. En revanche, en présence de moyens conventionnels, même très puissants, il peut toujours espérer obtenir la faveur des armes. L’intimidation stratégique doit donc instiller chez l’adversaire la certitude que son coup sera paré, à l’inverse de la dissuasion nucléaire, qui se sert de l’ambiguïté pour que chaque pas en avant soit un pari sur la vie.

Les unités conventionnelles doivent se tenir prêtes à passer très rapidement d’une posture d’intimidation à une posture d’emploi de la violence. C’est la raison pour laquelle il est convenu de distinguer la dissuasion (incontestable, réservé aux armes atomiques et à leur système) de l’intimidation (contestable, utilisé pour qualifier l’action des forces conventionnelles sur l’esprit du décideur adverse).

Toutefois, tout comme la dissuasion nucléaire, l’intimidation stratégique se fonde sur un calcul coût/bénéfice. L’adversaire doit conclure que les pertes causées par la réalisation de son projet excèderaient par trop les gains qu’il compte en retirer[5]. Mais contrairement à la dissuasion nucléaire, dont le potentiel de destruction permet d’empêcher presque tous les types d’agression grâce au même moyen, l’intimidation conventionnelle ne peut pas espérer créer des coûts exorbitants dans toutes les directions. Elle doit déterminer qui intimider et que décourager, puis adapter son mode d’action.

En effet, on n’intimide pas n’importe quel adversaire avec n’importe quels moyens. Par exemple, la Russie investit énormément dans la technologie de défense sol-air. La raison en est que ces équipements se montrent très dissuasifs pour des armées occidentales qui s’appuient largement sur la puissance aérienne. À l’inverse, savoir que ces systèmes peuvent être rendus inopérants sera bien plus paralysant pour elle que tout autre défi.

Quand mettre en œuvre l’intimidation stratégique ?

Pour identifier qui et quoi intimider, il est nécessaire de déterminer les menaces qui peuvent « contourner la dissuasion[6] » nucléaire. La stratégie de dissuasion française repose sur un petit nombre de principes. Ce sont la défense des intérêts vitaux, l’usage contre des États uniquement, et le fait que l’arme atomique ne saurait apporter une supériorité opérationnelle (elle n’est pas une arme de bataille)[7].

Il est dès lors possible d’isoler au moins trois scénarios dans lesquels cette dissuasion pourrait être contournée « par le bas »[8]. Il s’agirait, d’abord, d’un fait accompli d’occupation militaire (ou de la déstabilisation politique) sur un territoire ultramarin inhabité ou peu protégé. La deuxième hypothèse serait une attaque contre un allié de la France, probablement sous le seuil de l’agression armée. Enfin, le troisième scénario : une attaque menée par un adversaire non étatique, par exemple de type terroriste, contre des intérêts français.

Lire aussi : Les moyens de la dissuasion nucléaire française

Capacité, volonté, communication

Une fois la cible identifiée, l’intimidation stratégique repose sur le triptyque capacité, volonté, communication.

Capacité

L’adversaire doit tout d’abord être persuadé que lui font face des moyens qui peuvent faire échouer son entreprise. C’est le rôle des parades et des défilés militaires menés dans de nombreux pays, comme la France ou la Russie. Il s’agit de montrer sa force. Toutefois, la frontière entre perception et réalité ne doit pas se révéler trop large, car l’intimidation conventionnelle possède une probabilité d’échec non négligeable.

Volonté

Ensuite, la capacité d’action d’un État peut s’avérer peu crédible si l’adversaire ne lui prête pas la volonté de mettre en œuvre ses moyens. En 1990, Saddam Hussein, avec une intention évidente, déclarait à l’ambassadrice américaine qu’il ne pensait pas les États-Unis suffisamment résolus pour perdre dix-mille hommes au combat[9]. La détermination d’une entité politique de faire face aux pertes envisagées demeure primordiale. Il n’est pas question que de pertes humaines ; certains des équipements servis par les armées occidentales, comme les porte-avions, représentent des investissements importants. Elles pourraient se montrer réticentes à les exposer.

Communication

Signifier à un adversaire sa capacité et sa volonté de se défendre passe par une communication adaptée. Le maniement des forces conventionnelles se révèle un excellent moyen de communiquer. Elles rendent audible la stratégie déclarative[10]. En effet, elles peuvent transmettre des messages à la fois clairs et ciblés, parce qu’elles sont visibles et utilisables à un faible coût politique. Doubler les unités présentes sur un territoire ultramarin ou positionner des chars chez un allié envoie un signal très lisible. C’est par exemple ce qu’ont fait les Occidentaux dans les pays baltes. Ce procédé s’avère de plus beaucoup plus simple à assumer que le déploiement de capacités nucléaires.

Interdictions et représailles

Enfin, les forces conventionnelles disposent de deux modes d’action pour communiquer à l’adversaire leur volonté et leur capacité à rendre son intention irrationnelle. Ce sont l’interdiction et les représailles.

L’interdiction consiste à le convaincre que son projet n’a aucune chance d’aboutir, que la résistance se révèlera trop importante ou qu’il ne pourra pas profiter de son succès.

Les représailles cherchent à le persuader que s’il mène son action, quel qu’en soit le résultat, les mesures qui seront prises contre lui feront par trop s’élever le prix à payer et qu’il ne pourra pas conserver ses gains. 

Dialogue stratégique et emploi de la force

L’emploi de moyens conventionnels à des fins d’intimidation facilite donc le dialogue stratégique avec l’adversaire. En dernière analyse, il permet aussi, si nécessaire, de poursuivre ce dialogue par la violence. Ainsi, lorsque le 25 février 2021, l’armée américaine bombarde le poste d’une milice pro-iranienne à la frontière entre la Syrie et l’Irak[11], son intention n’est pas de causer des pertes à un ennemi. Elle souhaite montrer sa détermination et signifier à l’Iran que les milices qui lui étaient affiliées avaient atteint la ligne rouge en attaquant à plusieurs reprises les intérêts américains.

Emploi de la violence et dissuasion

Une difficulté théorique se fait jour dans ce dialogue par la violence. L’emploi de la force ne marque-t-il pas l’échec de la dissuasion ? C’est le cas si on la borne à la première utilisation des armes[12]. Il n’apparait donc pas tout à fait opportun d’identifier intimidation et dissuasion. En effet, la nature « contestable » de l’intimidation ne garantit pas l’absence de violence physique. Rien n’interdit aux parties en présence de se tester. Mais l’acte de violence possède toujours un objectif. En l’occurrence, celui de faire comprendre une intention n’entre pas dans la même logique que l’imposition par les armes d’un projet politique.

Il est enfin tout à fait possible d’intimider un grand nombre d’acteurs grâce à l’emploi complet de ses forces armées. Ainsi, avec l’opération Desert Storm en 1991, les États-Unis ont prouvé à la fois leur capacité et leur volonté de s’ériger en régulateur incontournable des relations internationales. Cela a durablement marqué certains États, qui ont conclu que les actions conventionnelles leur étaient désormais interdites[13].

Violence et nature de l’intimidation stratégique

Comme il est beaucoup plus difficile de mesurer une volonté qu’une capacité[14], de telles démonstrations peuvent aider l’adversaire à comprendre que son entreprise est vaine. La violence armée doit s’appliquer au bon endroit, au bon moment, avec la puissance de destruction juste suffisante. Il faut l’adapter et la calibrer pour que l’ennemi entende le message. L’emploi de la force n’est pas synonyme d’échec de l’intimidation stratégique. Elle fait partie de sa nature.

*

À l’image de l’ensemble du champ de la conflictualité, l’intimidation stratégique se construit donc à l’aide d’une grammaire propre. Le parti qui cherche à intimider un adversaire doit déterminer comment il va communiquer à l’autre qu’il a la capacité et la volonté d’empêcher une entreprise précisément identifiée. Il aura ensuite deux modes d’action possibles, l’interdiction et les représailles. Il est enfin impératif qu’il se tienne prêt à passer de l’intimidation à la coercition. À l’inverse de la dissuasion, l’intimidation stratégique ne peut écarter l’emploi de la force.

Loin de signifier un échec de la diplomatie et du dialogue, la violence physique peut en représenter l’ultime extrémité ; levant les malentendus, elle est l’indispensable mesure de la volonté et permettra, peut-être, d’éviter des maux plus grands.

Nicolas Farce

Tipez ici !

Notes et références :

[1] Poirier, Lucien, « Dissuasion (stratégie de) », dans Chaliand, Gérard, Blin, Arnaud, Dictionnaire de stratégie militaire, Paris, Perrin, 1998, p.180.

[2] Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement, Concept d’emploi des forces terrestres (CEFT) 2020 – 2035, Ministère des armées, 2021.

[3] Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement, op.cit., p. 27.

[4] Wirtz, James J., « How Does Nuclear Deterrence Differ from Conventional Deterrence », Strategic Studies Quarterly, 12, 2018, 4, pp. 58-75.

[5] Henrotin, Joseph, « La dissuasion », dans Taillat, Stéphane et al., Guerre et stratégie, Paris, Presses Universitaires de France, 2015, p. 437.

[6] Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement, op.cit., p. 9.

[7] Macron, Emmanuel, op. cit.

[8] Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement, op.cit., p. 22.

[9]   Glaspie, April, « Confrontation  in  the  Gulf;  Excerpts  from  Iraqi  Document  on  Meeting  with  U.S.  Envoy, » New York Times, 23 septembre 1990, A-19, [en ligne], disponible sur https://www.nytimes.com/1990/09/23/world/confrontation-in-the-gulf-excerpts-from-iraqi-document-on-meeting-with-us-envoy.html, consulté le 28 octobre 2021.

[10] Coutau-Bégarie, Hervé, Traité de stratégie, Paris, Économica/ISC, 2011.

[11] Sallon, Hélène, « Joe Biden trace sa ligne rouge face aux menaces de l’Iran et des milices chiites », Le Monde, 27 février 2021, [en ligne], disponible sur https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/27/joe-biden-trace-sa-ligne-rouge-face-aux-menaces-de-l-iran-et-des-milices-chiites_6071401_3210.html, consulté le 29 octobre 2021.

[12] Poirier, Lucien, « Dissuasion (stratégie de) », dans Chaliand, Gérard, Blin, Arnaud, op.cit., pp.181 — 182.

[13] La guerre du Golfe est le point de départ de la réflexion de Liang, Qiao, et Xiangsui, Wang, La guerre hors limites, Paris, Payot & Rivages, 2006

[14] Tertrais, Bruno, Les limites de la dissuasion, Fondation pour la Recherche Stratégique, Paris, 2009, p.26.

La France doit-elle quitter l’OTAN ?

La France doit-elle quitter l'OTAN ?
U.S. Air Force photo by Staff Sgt. Joe Laws, Public domain, via Wikimedia Commons.

A l’heure où la guerre fait à nouveau irruption en Europe, plusieurs candidats à l’élection présidentielle française proposent une sortie de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

L’OTAN est une organisation politique et militaire qui regroupe de nombreux pays de l’hémisphère Nord. Elle est une alliance défensive dont le cœur est l’article cinq de son traité fondateur, par lequel les membres se promettent assistance mutuelle en cas d’attaque armée de leur territoire. La participation de Paris à l’Alliance atlantique est souvent accusée de porter le risque d’entraîner la France vers des conflits non choisis. 

Alors, la France gagnerait-elle en liberté d’action hors de l’OTAN ?

Les contraintes du statut d’allié

Il est vrai que la participation de la France à l’Alliance atlantique s’accompagne de contraintes. Elle bride en partie la liberté d’action diplomatique et militaire de Paris. Cela explique que certains souhaitent voir la France quitter l’OTAN.

Un alliance inutile ?

Pour commencer, l’OTAN serait peu utile à la France. L’Alliance est certes d’une importance vitale pour des pays qui possèdent une frontière avec la Russie. Mais ce n’est pas le cas de la France. En effet, elle ne fait face à aucune menace existentielle. De plus, elle dispose en dernier recours de l’arme nucléaire. Le pays est donc capable de se défendre seul. En outre, l’un de ses principaux compétiteurs, la Turquie, est aussi membre de l’OTAN. Or, l’incident du Courbet en 2020 a montré les limites du soutien que l’organisation est prête à apporter à Paris.

Une alliance dangereuse ?

Ensuite, le statut d’allié pourrait entraîner la France dans des conflits non choisis. En effet, des pays membres de l’OTAN, comme la Pologne ou les pays baltes, pourraient choisir d’instrumentaliser leur contentieux historique avec la Russie. Membres de l’Alliance, ils pourraient utiliser leur rapport de force favorable dans une lutte d’intérêt avec Moscou, quitte à la faire dégénérer. De l’autre côté du miroir, la Russie perçoit l’Alliance comme une menace existentielle. La marche inexorable de l’OTAN vers les frontières russes fait partie des causes invoquées par Moscou pour justifier son invasion de l’Ukraine.

OTAN et souveraineté

Enfin, la participation à l’OTAN s’accompagne nécessairement d’une limitation de souveraineté diplomatique et militaire. L’OTAN est certes une alliance militaire, mais elle possède une portée politique. Or, il n’est pas possible pour la diplomatie française de se détacher complètement des prises de position du secrétaire général. D’autre part, la nécessaire « interopérabilité » des forces de l’OTAN passe par une américanisation des procédures de l’armée française. Cependant, ces façons de faire, telles que le « kill contract » (destruction d’une partie des moyens adverses avant l’engagement) sont adaptées à l’armée américaine. Les importer dans une armée à la doctrine, à la mentalité et aux aux équipements différents pourrait mener à catastrophes opérationnelles.

Il existe donc bien des raisons de vouloir prendre ses distances par rapport à l’OTAN. Cependant, les avantages du statut de membre restent importants.

Tipez ici !

De l’utilité de l’Alliance

Même s’il n’existe aujourd’hui aucune menace aux frontières françaises, être membre de l’OTAN reste pertinent.

Une tribune pour la France

Tout d’abord, la participation à l’OTAN permet de renforcer l’influence française. L’organisation constitue une tribune et un forum qui fournit à la France des moyens supplémentaires pour faire valoir ses positions. En effet, le poste de Supreme Allied Commander Transformation (SACT), l’un des deux Supreme Allied Command, est réservé à un général Français. De plus, imposer sa présence dans les organes de décision permet de peser sur les choix de l’Alliance. Conserver sa place à l’OTAN, c’est aussi conserver sa place dans le concert des nations.

Conserver un rapport de force favorable

En outre, les grands compétiteurs de l’Occident n’hésitent plus à recourir à la force. Il apparaît pertinent de rester membre d’une alliance défensive qui dispose de la puissance des États-Unis comme argument principal. Les interventions russes en Ukraine et turques en Syrie ont montré que le tabou de la conquête n’était plus opérant. À ce titre, la France possède des faiblesses, notamment dans la défense de ses territoires ultramarins comme la Guyane ou la Nouvelle Calédonie. Qui plus est, avec l’invasion de l’Ukraine par les forces russes, la guerre a atteint les frontières de l’Union Européenne. Il apparaît donc sage de conserver un rapport de force favorable face au voisin russe pour lui éviter des tentations.

L’OTAN face aux nouvelles menaces

Pour terminer, l’OTAN à su évoluer pour s’adapter aux menaces contemporaines (voir notre article sur la RDN en ligne). Elle a élargi la notion de défense pour faire face à des agressions en deçà du seuil de l’attaque armée. Depuis le sommet de Bruxelles en 2021, une attaque cyber pourrait déclencher l’article 5. L’Alliance a donc renforcé son caractère dissuasif face à des attaques dites « hybrides ». Or, la France ne peut pas se considérer à l’abri de telles attaques.

Rester membre de l’OTAN conserve donc sa pertinence, malgré des contraintes réelles. En dernière analyse, se retirer de l’Alliance ferait même perdre à la France bien plus de liberté d’action qu’elle n’en gagnerait.

Alliance atlantique et liberté d’action

Finalement, la véritable question est le maintien de la liberté d’action de la France. Or, renoncer à l’Alliance serait synonyme d’une perte considérable de cette liberté.

Quitter le commandement intégré ?

Quitter le commandement intégré de l’OTAN n’aurait guère de sens. Certes, cela garantirait que l’organisation des armées françaises réponde à leurs besoins propres, et non à ceux de l’OTAN. Mais la recherche de l’interopérabilité avec l’armée américaine se poursuivrait, voire se renforcerait. Et par-dessus tout, en tant que membre de l’Alliance, la France se verrait imposer des décisions prises par le commandement intégré, sur lesquelles elle n’aurait aucun doit de regard.

Article cinq et liberté d’action

De façon assez contre-intuitive, l’article cinq du Traité de l’Atlantique Nord n’est pas tout à fait contraignant. Les rédacteurs du texte se sont assurés qu’en cas d’activation, les voies et moyens d’assistance mutuelle resteraient totalement dans la main des nations. Son déclenchement n’est donc pas automatiquement synonyme de guerre. La France pourrait très bien choisir de ne pas s’engager. Toutefois, force est de reconnaître que l’activation de l’article cinq pourrait pousser un éventuel adversaire à employer immédiatement tous les moyens à sa disposition, y compris nucléaires, contre l’Alliance.

La France contre l’OTAN ?

Par-dessus tout, il pourrait n’être pas opportun de quitter l’Alliance alors que la Turquie, l’un des principaux compétiteurs de la France, en resterait membre. Le rapport de force ainsi créé serait très défavorable à Paris, qui ne pourrait défendre au mieux ses intérêts.

*

Il n’apparaît donc pas opportun pour la France de quitter l’OTAN, ni de se retirer du commandement intégré. Certes, faire partie de l’Alliance atlantique impose un certain nombre de contraintes. Mais in fine, le rapport de force créé par l’OTAN est le garant du maintien de la liberté d’action de Paris, dans un monde ou le recours à la force paraît de plus en plus décomplexé.

Toutefois, face à la tendance de long terme qu’est le désengagement américain d’Europe, il n’apparaît pas pour autant sage de confier la sécurité du continent à Washington. La participation à l’OTAN ne saurait se substituer à la volonté politique de défendre ses intérêts par la force. Or, cette éventualité pourrait être à moyen terme imposée aux vieilles nations d’Europe.  

Tipez ici !

*

Voir aussi Qu’est-ce que la guerre hybride ?

Qu’est-ce qu’une civilisation ?

Qu'est-ce qu'une civilisation ? Réponse de Fernand Braudel.

Dans Grammaire des civilisations (1987), le grand historien Fernand Braudel (1902 – 1985) approfondit les concepts de culture et de civilisation.

Qu'est-ce qu'une civilisation ? Réponse de Fernand Braudel.

Civilisation et sciences sociales

Pour Fernand Braudel, une civilisation, c’est un espace, une société, une économie et une mentalité collective.

« Les civilisations sont des espaces »

L’espace est la « scène » de la pièce de théâtre. Une civilisation acquiert certaines de ses caractéristiques par sa réponse au défi posé par la nature. Elle choisit les meilleures solutions pour se loger, se vêtir, se nourrir. Par exemple, exploiter des rizières ou des champs de blé crée un certain nombre de contraintes qui façonnent les civilisations.

Cet espace est par conséquent aménagé. « Le milieu à la fois naturel et fabriqué pour l’homme n’emprisonne pas tout à l’avance dans un déterminisme étroit ». Le milieu, c’est donc des avantages donnés, mais aussi acquis.

« Les civilisations sont des sociétés »

Les notions de société et de civilisation sont entremêlées, et presque identiques. Toutefois, cette dernière suppose des « espaces chronologiques » plus vastes.

Ainsi, une des caractéristiques de la civilisation occidentale aujourd’hui est sa société industrielle. Cela n’a pas toujours été le cas. Dans cette optique sociologique, la relation ville/campagne est une des clefs de lecture des civilisations. Par exemple, le monde musulman a très tôt produit des villes brillantes, mais peu connectées avec les campagnes.

De plus, toute civilisation possède une vision du monde ; or, celle-ci est directement liée à la société, puisqu’elle est le fruit des tensions sociales dominantes.

« Les civilisations sont des économies »

Braudel comprend « économie » au sens d’économie politique. Il y inclut les enjeux technologiques et démographiques.

En effet, le rapport à la technique d’une civilisation pourrait être le produit de sa démographie. Ainsi, après la peste noire en Europe, le manque d’homme aurait stimulé l’inventivité technique. À l’inverse, la Chine, qui a toujours bénéficié d’une population très nombreuse, ou la Grèce antique, qui recourrait à l’esclavage, n’ont pas connu ces progrès des techniques malgré des civilisations brillantes.

En outre, une civilisation s’exprime dans la façon dont elle valorise ses surplus économiques, par l’art ou le luxe. Une économie, c’est une certaine manière de redistribuer les richesses, et donc une diffusion plus ou moins large de l’art, de la culture, de la philosophie et de la science. L’étendue de cette diffusion influera sur les aspects que prendra l’esthétique ou la philosophie. Par exemple au XVIIe siècle, l’art se concentrait autour des grandes cours ; au XIXe, il s’est répandu dans la bourgeoisie qui en a adapté les formes.

D’une façon plus générale, Braudel considère que c’est dans la vie intellectuelle de ses classes les plus pauvres qu’une civilisation se laisse lire le plus. « Le rez-de-chaussée d’une civilisation, c’est souvent son plan de vérité ».

« Les civilisations sont des mentalités collectives »

Cette notion de mentalité collective caractérise tout ce qui pour un peuple va de soi.

C’est la psychologie collective dominante qui « dicte les attitudes, oriente les choix, enracine les préjugés ». Elle est « le fruit d’un héritage lointain ».

À cet égard, la religion possède une importance clef, en définissant une éthique, en réglant les rapports à la vie et à la mort, mais aussi en assignant à chacun un rôle dans la société.

Il n’existe aucune frontière entre civilisations qui soit réellement imperméable. Les biens culturels s’échangent au même titre que les marchandises. Mais ces mentalités collectives sont « ce que les civilisations ont de moins communicable les unes à l’égard des autres ».  

Cependant, à y regarder de plus près, la notion de civilisation n’est pas statique.

La civilisation, une notion historique

Premièrement, le mot « civilisation » possède une histoire.

Au singulier

Dans son sens contemporain, il apparaît au XVIIIe siècle. Il désigne l’opposé de la barbarie.

Mais cette notion de civilisation possède deux étages : les œuvres de l’esprit, mais aussi les accomplissements concrets. « Apporter la civilisation », c’était à la fois imposer la vision du monde occidental et ses réalisations techniques, le christianisme comme les chemins de fer. Le besoin d’un autre mot s’est donc fait sentir. Ce fut la « culture ».

En France, le terme « culture » évoque essentiellement une forme personnelle de vie de l’esprit, tandis que la « civilisation » renvoie aux valeurs collectives. En Allemagne, Kultur se réfère à des idéaux, des valeurs, alors que Zivilisation se comprend comme un ensemble de techniques et de pratiques.

Au pluriel

Mais au XIXe siècle, le terme de civilisation passe au pluriel. La civilisation s’efface au profit des civilisations, des ensembles humains, comme la civilisation occidentale ou chinoise. Nous avons déjà expliqué sur quels critères s’identifient les civilisations. Mais elles se définissent aussi en sous-ensembles. Chaque dénominateur commun peut encore se décliner. Il existe au sein de la civilisation occidentale une civilisation française, américaine, espagnole, des toits de briques aux toits d’ardoises, du blé, du riz…

Les civilisations sont des continuités historiques

Ensuite, une civilisation n’est pas qu’un espace, une société, une économie et une mentalité collective prise à un moment particulier. On ne peut véritablement saisir son essence que dans sa dynamique historique.

Selon Braudel, c’est même là que l’on va pouvoir s’approcher au plus près de l’âme d’une civilisation. « L’histoire d’une civilisation […] est la recherche, parmi les coordonnées anciennes, de celles qui restent valables aujourd’hui encore ». Elles se manifestent à travers des faits de civilisation : le succès d’un livre, un progrès technique, une mode… Ces « faits » sont souvent éphémères, mais certains noms semblent défier l’histoire : Aristote, Descartes, Marx, Bouddha, Jésus, Mahomet… Ce sont eux qui peuvent nous guider vers les coordonnées toujours actives, vers ce qui ne varie pas, ou peu.

Outre ces « faits de civilisation » qui bravent le temps, ce sont leurs « refus d’emprunter » qui mènent au cœur des civilisations. Dans la longue durée, elles partagent entre elles de nombreuses caractéristiques : l’occident a diffusé sa société industrielle au monde entier ; en Asie, le bouddhisme s’est répandu dans des régions à la culture bien différente. Mais parfois, certaines greffes ne prennent pas. Elles sont rejetées après un processus plus ou moins long. Il en est ainsi de la Réforme dans les pays latins, ou du marxisme chez les Anglo-saxons. Ces refus demeurent rares, mais révélateurs, car ce qu’ils repoussent remet en question leurs structures profondes.

Ces rejets peuvent aussi être internes, lorsqu’une civilisation se débarrasse de ce qui ne lui correspond plus. Ainsi, si la folie avait droit de cité au moyen âge, les progrès du rationalisme conduisent peu à peu à l’enfermement des fous.

*

Pour Fernand Braudel, une civilisation c’est donc un espace, une société, une économie, une mentalité collective considérées dans leur continuité historique. Son essence se trouve dans ce qu’elle a de permanent sur le temps long, et elle se révèle dans ce qu’elle refuse d’emprunter aux autres civilisations.

*

« Une civilisation donnée, ce n’est donc ni une économie donnée, ni une société donnée, mais ce qui, à travers des séries d’économies, des séries de sociétés, persiste à vivre en ne se laissant qu’à peine et peu à peu infléchir ».

Fernand braudel, grammaire des civilisations

Qu’est-ce que la guerre hybride ?

Etymologiquement le mot "Hybride" proviendrait d’un rapprochement entre le latin hy̆brida (« de sang mêlé ») et le grec υ ϐρις « violence ».

Depuis 2014, on voit fleurir les mots de « guerre hybride » un peu partout pour qualifier… un peu n’importe quoi ; enfin, du moment que ça vient d’en face. 

Cette notion est l’exemple même du concept fourre-tout, à qui l’on fait dire beaucoup de choses. Mais ça tombe bien, parce qu’au niveau politique, c’est à cela qu’il sert.

Alors, la guerre hybride, c’est quoi ?

Aux origines de la guerre hybride

Les inventeurs de la guerre hybride

Le concept de guerre hybride est popularisé par un article du général Mattis et du lieutenant-colonel Hoffman en 2005, « Future Warfare : The Rise of Hybrid Wars »[1]. S’ils ne sont pas les premiers à parler de « guerre hybride »[2], ce sont bien eux qui vont porter ce thème dans le débat stratégique.

L’article initial, rédigé en pleine guerre d’Irak, vise à peser dans les réflexions en cours sur la « Quadriennal Defense Review » de 2006[3], et possède donc déjà une portée très politique. Le Pentagone avait identifié plusieurs types de menaces pour les États-Unis : traditionnelle, irrégulière, catastrophique et disruptive. Les auteurs font remarquer qu’il est très probable que les futurs adversaires des États-Unis emprunteront leurs procédés aux différentes catégories édictées, plutôt que de se fondre dans une identification complète à un type de menace. Ils font également remarquer que la dimension informationnelle prendra une place tout à fait essentielle dans les conflits de demain.

De la guerre hybride aux menaces hybrides

Peu à peu, la communauté stratégique s’est saisie du concept et a qualifié plusieurs conflits pourtant très différents d’« hybrides ». La guerre du Liban en 2006 a montré qu’un belligérant non étatique et irrégulier pouvait tout à fait utiliser des matériels jusque-là a priori réservés aux armées nationales[4].

Puis, en 2014, les opérations menées par la Russie en Ukraine ainsi que son soutien aux séparatistes du Donbass et de Lougansk sont l’occasion d’un glissement du concept de guerre hybride. Il est cette fois caractérisé par la combinaison de moyens militaires et non militaires dans le but d’agir pour déstabiliser un État tout en restant sous le seuil de la guerre.

La définition de la guerre hybride a donc varié avec le temps[5]. Mentionnons tout de même celle proposée par Guillaume Lasconjarias, particulièrement complète :

« le conflit hybride est avant tout une combinaison entre des moyens conventionnels, irréguliers et asymétriques, jouant sur les champs idéologiques et politiques comme informationnels pour manipuler en permanence les perceptions, et combinant forces spéciales et forces conventionnelles, agents de renseignement et provocateurs politiques, médias et acteurs économiques, cyberactivistes et criminels, paramilitaires et terroristes. L’objectif est donc de mener un effort offensif et global contre un pays, un état ou une institution, en l’affaiblissant via une crise permanente, une insurrection, une crise humanitaire ou politique grave, voire une guerre civile[6]. »

La guerre hybride, un concept militairement peu utile

La guerre hybride, c’est… la guerre

Si l’on doit reconnaitre que ce concept peut être tout à fait valide, par exemple lorsqu’il décrit tout l’éventail des actions possibles entre la guerre régulière et la guerre irrégulière[7], il faut tout de même conclure qu’il n’amène rien de nouveau.

En effet, les actions régulières et irrégulières sont combinées depuis l’antiquité[8] ; quant à la combinaison des moyens militaires et non militaires, elle est incluse dans la stratégie intégrale du général Poirier[9] (lien poirier) ; enfin, les stratégies de déstabilisation sont aussi vieilles que la politique. Concernant l’emploi des matériels les plus modernes ou des technologies duales par des acteurs non étatiques, la « techno-guérilla », pense-t-on que les guérillas d’hier se contentaient d’armes démodées capables seulement de faire un peu de bruit ?

La guerre hybride, la mise en boîte de trop ?

Qui plus est, cette notion floue pourrait aussi bien être contre-productive. En effet, l’engouement pour la notion de guerre hybride est certainement imputable à la nécessité structurelle pour l’analyste de classer et de catégoriser. Analyse est par définition identifier les parties d’un tout et leurs relations.

Or, si l’analyse théorique est un préalable indispensable pour former l’instinct des chefs[10], ces classifications dans des classifications pourraient s’avérer contre-productives pour des praticiens qui ont à faire à chaque fois à un conflit nouveau, unique, à une nouvelle couleur du caméléon clausewitzien, et qui doivent à tout prix résister à la tentation d’exhumer une liste d’actions à mener en fonction de tel ou tel type de conflit[11]. Une multiplication des concepts et des cadres d’analyse, aussi satisfaisante qu’elle soit sur le plan intellectuel, pourrait mener à des erreurs d’appréciation par l’application de grilles de lecture préformées. Paradoxalement, peut-être était-ce là l’enseignement de l’article du général Mattis et de lieutenant-colonel Hoffman…

Aussi aujourd’hui le thème de l’hybridité est-il abordé avec circonspection. Par exemple, le Pentagone a renoncé à en rédiger une doctrine[12], quant à la France, si elle emploie le terme de « menace hybride », on ne le retrouve mentionné que dans un seul document de doctrine militaire[13], rédigé en 2015 alors que la mode de l’hybridité faisait fureur. Il ne fait pas l’objet d’un document de doctrine particulier. Le Revue stratégique quant à elle ne l’emploie qu’une fois[14], ce qui montre que ce terme n’a pas véritablement réussi à s’imposer dans l’hexagone.

La guerre hybride, une ressource politique[15] de grande valeur

En revanche, au niveau politique, le concept fait figure de pépite. Né dans des publications américaines, le terme a vite été repris notamment par l’Union européenne et l’OTAN.

Caractériser l’agression

D’une part, l’Alliance montre qu’elle est plus que jamais nécessaire, puisque les frontières européennes peuvent à nouveau être l’enjeu d’un conflit. D’autre part, le concept de guerre hybride, en mêlant menaces non militaires et militaires, crée un continuum de la conflictualité en temps de paix. Cela permet à l’Alliance de se mettre en capacité de répondre avec ses moyens militaires aux défis posés en Europe de l’Est.

Le terme de guerre hybride a le mérite de mettre les Occidentaux, et spécialement les Européens, face à la réalité qui est la leur et qu’ils n’ont pas toujours voulu voir. Tout le monde ne conçoit pas la paix comme une coexistence irénique. Or l’Union européenne s’est construite sur la promesse de la fin de la guerre en Europe ; elle a le plus grand mal à concevoir les relations extérieures sous le prisme des rapports de puissance. Il en va de même pour un certain nombre de nations européennes qui n’ont plus connu de conflit armé depuis la Seconde Guerre mondiale. Mettre un nom sur des tentatives indéniables de déstabilisation ou de prise de contrôle est un pas en avant significatif vers une compréhension du monde adéquate pour pouvoir dialoguer de façon réaliste avec ses voisins.

Enfin, les « menaces hybrides » sont en fait une ressource politique qui offre la possibilité d’unifier les visions stratégiques des Européens. Elles permettent d’unir les menaces auxquelles font face les nations européennes, que ce soit à l’est avec des tentatives de déstabilisation russes ou le terrorisme islamiste. Cette unification des points de vue, si difficile à obtenir en Europe, permet la mise en place de politiques de résilience.

Un terme lourd de sens

En effet, « hybride » n’est pas un mot neutre. Il est porteur d’une forte charge négative. L’hybride est ici une recomposition, presque contre nature, de plusieurs ensembles qui n’étaient pas destinés à se côtoyer ; il s’agit presque d’un objet mutant, si indéfinissable qu’il en est incontrôlable. En effet, étymologiquement le mot proviendrait d’un rapprochement entre le latin hy̆brida (« de sang mêlé ») et le grec υ ́ϐρις « violence ».

La charge d’angoisse que « l’hybridité » véhicule est un facteur qui délégitime celui qui la met en œuvre. L’Occident ne pratique donc pas ce type de guerre, mais l’« approche globale », dont la guerre hybride a quasiment été définie comme le « double maléfique » par Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN :

« [la guerre] hybride est le pendant obscur de notre approche globale. Nous employons une combinaison de moyens militaires et non militaires pour stabiliser des pays. D’autres s’en servent pour les déstabiliser »[16].

Jens SToltenberg, secrétaire général de l’OTAN, 2015

Le terme « hybride » possède donc indéniablement une charge morale forte qui favorise le rassemblement contre les auteurs d’actes « hybrides ».

La guerre hybride, la guerre des autres

La guerre hybride, c’est la guerre des autres. Personne ne se réclame d’une doctrine de guerre hybride. Les opérations militaires occidentales, qui allient forces conventionnelles, forces spéciales, partenariat militaire opérationnel (former et employer les troupes locales au combat), soutien à des groupes paramilitaires, guerre de l’information, investissement économique, parfois appui des ONG, et quelquefois même mensonge d’État, comme lors de la guerre d’Irak de 2003, possèdent pourtant toutes les caractéristiques de la guerre hybride.

Les Russes, eux, n’emploient pas le terme de guerre hybride, mais de guerre de nouvelle génération (ou guerre non linéaire).

*

Sans revenir sur tous les travaux et les controverses à son sujet, nous conclurons que l’hybridité est un concept peu utile militairement. Tout en restant flou, il tente de décrire comme révolutionnaire une réalité aussi vieille que la guerre. Considérons donc l’hybridité comme une notion plus que comme un véritable concept, une notion évoquant une forme de conflictualité marquée par l’ambiguïté.

En revanche au niveau politique c’est une notion particulièrement utile, ce qui peut contribuer à expliquer son succès.

Voir aussi qu’est-ce que la guerre asymétrique.

*


[1] Mattis, J. N., & Hoffman, F., « Future Warfare: The Rise of Hybrid Wars », Proceedings, vol. 131, n° 11, novembre 2005.

[2] Walker, R. H., SPEC FI., « The United States Marine Corps and Special Operations », Monterey, Naval Postgraduate School, 1998.

[3] Barbin, J., « La guerre hybride, un concept stratégique flou aux conséquences politiques réelles », Les champs de mars, 2018/1, 30, p. 109, et Alchus, T., « L’adaptation de l’OTAN aux menaces de « guerres hybrides » russes » [en ligne], CSFRS, 2019, disponible sur <https://www.geostrategia.fr/ladaptation-de-lotan-aux-menaces-de-guerres-hybrides-russes/>, (consulté le 19 avril 2020).

[4] Tenenbaum, E, « Guerre hybride : concept stratégique ou confusion sémantique », Revue de Défense Nationale, mars 2016, p. 32.

[5] Hoorickx, E., « Quelle stratégie euro-atlantique face aux « menaces hybrides »? », Revue de Défense Nationale, novembre 2017, pp. 118 – 122.

[6] Lasconjarias, G., « Qu’est-ce que la guerre hybride » [en ligne] disponible sur <https://www.anoraa.org/articles/20995-quest-ce-que-la-guerre-hybride>, (consulte le 25 avril 2020).

[7] Tenenbaum, E., Le piège de la guerre hybride, Focus Startégique, n°63, octobre 2015.

[8] Henninger, L., « La guerre hybride : escroquerie intellectuelle ou réinvention de la roue ? », Revue de Défense Nationale, mars 2016, pp 51– 55.

[9] Poirier, L., Stratégie théorique II, Paris, Economica, 2015, pp. 113 – 120.

[10] De Gaulle, C., Le fil de l’épée, Paris, Perrin, 2015 ; Von Clausewitz, C, De la guerre, Paris, Ivréa, 2000, pp. 131 – 132.

[11] Henninger, L.,« La guerre hybride… », op.cit., p. 54.

[12] Henninger, L., loc. cit.

[13] Armée de Terre, DFT 3.2, t. 1 (FT-03), L’Emploi des forces terrestres dans les opérations interarmées, Paris, CDEF, 2015

[14] Ministère des Armées, Revue stratégique de défense et de sécurité nationale, Paris, Dicod, Bureau des Éditions, 2017, p. 47.

[15] ALCHUS, T., « L’adaptation de l’OTAN aux menaces de « guerres hybrides » russes » [en ligne], CSFRS, 2019, disponible sur <https://www.geostrategia.fr/ladaptation-de-lotan-aux-menaces-de-guerres-hybrides-russes/>, (consulté le 19 avril 2020).

[16] « Hybrid is the dark reflection of our comprehensive approach.  We use a combination of military and non-military means to stabilize countries.  Others use it to destabilize them. », Jens Stoltenberg, 25 mars 2015, disponible sur https://www.nato.int/cps/en/natohq/opinions_118435.htm?selectedLocale=fr>, (consulté le 25 avril 2020). C’est nous qui soulignons.

Understanding Clausewitz’s Trinity

For Clausewitz, the nature of war is to wear changing forms, because it proceeds from the "wonderful trinity".
French speakers, this way.

In this article we will explain what Clausewitz’s Trinity is, and why he compares war to a chameleon.

In the first chapter of On War, Carl von Clausewitz analyzes the essence of war, in order to develop a unique theory which would explain the diversity of its forms. According to Clausewitz’s theory, the very nature of war is to wear changing forms. He compares war to a chameleon, which appearance changes according to its environment. This is because war is part of politics, and also because it proceeds from the « Wonderful Trinity ».

War is the instrument of politics

The first factor which brings about the perpetual change in the form of war, is its submission to politics. War is the « continuation of politics by other means, » as the immortal formula expresses it.

Indeed, if it is the instrument of politics, the form of war will depend, first of all, upon the motives of the conflict. Depending on their importance, they will excite or appease both camps passions.

Second, the form of war rely on its pre-existing conditions. The two adversaries do not raise ex nihilo. They already have political connections, which will influence their mutual perceptions and therefore the shape of the war to come.

« Wars must differ in character according to the nature of the motives and circumstances from which they proceed »

CARL VON CLAUSEWITZ, ON WAR, BOOK I, §27

It is by analyzing this singular political character of a singular war that one can determine what form it will take. But one must also understand that war equally proceeds from the « wonderful trinity ».

Clausewitz’s wonderful trinity

The second factor which make the form of the war change is the « wonderful trinity, » upon which Clausewitz concludes Chapter I of On War.

War proceeds from three distinct parts of a trinity: « blind instinct », « free activity of the soul » and « reason ».

War is the manifestation of « blind instinct », « hatred and animosity », passions quick to ignite. These characteristics are associated with the people and the « original violence » of war.

But war is also « free activity of soul », because it is subject to the « play of probability and chance », within which the warlike virtues of the army and the talent of the general can be expressed to various degrees.

Finally, war « belongs purely to the reason, » since it is directed by politics. The government rationally chooses its goals.

People, army, government; instinct, soul, reason; passions, virtue, intelligence: this is the wonderful trinity from which war proceeds.

However, each of these variables has its own strength and its own intensity, depending on the conflict. As war takes its form according to the ever different relationships between the elements of the trinity, this form is therefore perpetually changing.

Letter and Spirit of the « Wonderful Trinity »

The three parts of Clausewitz’s trinity should not be taken to be strictly separate. The people may very well be armed, or the general may also be the head of the state. But their separation allows the identification of the main elements which will give a specific war its specific form.

With our contemporary theoretical tools, we could try to characterize the form of a conflict by analyzing its actors’ sociology, culture and politics. And this, even if the people and the army are merged, if the « army » is irregular or if the goals of war are thought to be irrational.

Clausewitz’s Trinity : a salutary reminder of the reality of war

It is the nature of war to wear ever-changing forms. This, because it obeys a political purpose, takes place in a specific context, and is conducted under the auspices of a singular combination of the wonderful trinity.

We could have stopped there. However, this simple conclusion, that the nature of war is to possess an ever-changing form, leads to further reflection for practitioners.

The war to fight will never be the war we have studied, prepared for, trained for. Even if we can try to predict what form it will take, or better, to invent this future form, this will never lead to the war we have prepared.

Hence, military commanders’ training should not aim to implement a doctrine, but to adapt this doctrine to real conditions, always anticipated, but each and every time unexpected. There is only one way: train your instinct; and one imperative: have young leaders, endowed with the intellectual plasticity necessary to question their certainties when these certainties collide with reality. Because they will.

“We will be lost if we turn in on ourselves; saved, only, if we train our brains hard, to know better and imagine quicker. « 

MARC BLOCH, L’ETRANGE DEFAITE, 1940

Is imagination the most important quality for a military commander?