Qui sont les Houthis ?

Le Yémen a été le théâtre de conflits complexes et de bouleversements politiques. Au cœur de ce tumulte se trouvent les Houthis, un groupe rebelle qui a émergé comme un acteur majeur de la scène politique yéménite.

Houthis protestant contre des raids aériens

Aujourd’hui, les Houthis contrôlent une grande partie du territoire yéménite, dont le port majeur d’Hodeïda. Leur puissance économique et militaire leur permet de tenir en respect le gouvernement internationalement reconnu.

Qui sont les Houthis ?

Les Houthis sont un mouvement politique et religieux originaire du nord du Yémen, dans la région de Saada. Fondé à la fin des années 1990 par Hussein Badreddin al-Houthi, le mouvement tire son nom de la famille Houthi. Elle possède toujours un rôle central dans les décisions du mouvement. Initialement, les Houthis étaient un mouvement zaydite, une branche du chiisme. Ils se sont par la suite transformés en une force politique et militaire capable de rivaliser avec le gouvernement.

Leur montée en puissance a été alimentée par un mélange de griefs politiques, économiques et religieux. En effet, les Houthis se sont opposés à la marginalisation politique et économique des régions du nord du Yémen. Ils ont critiqué le gouvernement central pour sa corruption et son alignement avec des puissances étrangères, notamment l’Arabie saoudite et les États-Unis.

Idéologie des Houthis

Leur idéologie est imprégnée d’un fort sentiment anti-impérialiste et anti-américain, ainsi que d’un fervent nationalisme yéménite. Les Houthis ont également adopté un discours religieux, se présentant comme les défenseurs des intérêts des zaydites et des opprimés contre les forces extérieures et les élites corrompues.

Les Houthis appartiennent à la branche zaydite du chiisme, une des principales écoles de pensée de l’islam chiite. Le zaydisme est répandu principalement au Yémen, où il constitue la majorité de la population dans les régions du nord.

Cette branche du chiisme se distingue par son interprétation de la succession du prophète Mahomet et par son accent mis sur la justice sociale et politique. Les zaydites considèrent en effet que c’est à un imam descendant directement du prophète Mahomet que revient de diriger la communauté musulmane. Il doit être choisi en fonction de son mérite et de sa piété, plutôt que par une lignée dynastique.

Bien que les Houthis soient fortement ancrés dans la tradition zaydite, leur discours et leurs actions dépassent largement les questions religieuses pour englober des préoccupations politiques et sociales plus larges.

Abd el Malek Al Houthi, le leader charismatique des Houthis, incarne cette fusion entre la religiosité et l’engagement politique. Ses partisans le vénèrent comme un chef religieux et un guide politique. Il unit les deux dimensions de l’autorité dans la tradition zaydite. Ses discours sont empreints de références religieuses et de versets coraniques. Ils renforcent ainsi son statut de leader spirituel tout en articulant une vision politique pour le Yémen.

Les Houthis en position de force au Yémen

Le Yémen est en proie à la guerre civile depuis 2014. Les Houthis ont pris le contrôle de la capitale, Sanaa, en 2014. Ils ont renversé le gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite et forçant le président yéménite, Abdrabbuh Mansur Hadi, à s’exiler. Depuis lors, le Yémen est plongé dans un conflit violent et dévastateur, exacerbé par l’intervention militaire de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis en soutien au gouvernement de Hadi.

Les Houthis ont réussi à résister aux offensives de la coalition arabe et à consolider leur emprise sur de vastes portions du territoire yéménite, y compris Sanaa et d’autres régions clés. Leur résistance opiniâtre et leur capacité à mobiliser un large soutien populaire leur ont permis de rester un acteur politique incontournable malgré les pressions internationales et les tentatives de la coalition de les évincer du pouvoir.

Zone contrôlée par les Houthis au Yémen
Zone contrôlée par les Houthis au Yémen (2022)

Aujourd’hui, ils disposent d’une puissance militaire considérable. Les Houthis ne sont pas une rébellion en haillons. Au contraire, ils ont récupéré les ressources, armements et savoir-faire de l’armée régulière dans les zones qu’ils contrôlent. Une partie des militaires qui servaient le régime sont passés aux Houthis au gré des conquêtes territoriales. Ils ont tout simplement besoin de nourrir leur famille. Aujourd’hui, les Houthis sont capables de produire et de mettre en œuvre des armements sophistiqués. Ils bénéficient de surcroît du soutien de l’Iran. Le port de Hodeïda leur fournit également des revenus importants. Ils peuvent ainsi soutenir leur effort de guerre.

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Les Houthis continuent de jouer un rôle central dans la politique yéménite, défiant les attentes et les prévisions de nombreux observateurs internationaux. Leur ascension fulgurante et leur résilience face aux pressions extérieures témoignent de la complexité et de la profondeur des dynamiques politiques et sociales qui façonnent le paysage yéménite contemporain.


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What is Identity? Amin Maalouf, In the Name of Identity

What is identity? In Les identités meurtrières (In the Name of Identity), novelist Amin Maalouf offers us his analysis. He sets out to understand why, all over the world, people kill in the name of their identity.

Amin Maalouf

Identity as the sum of feelings of belonging

So, what is identity? It’s what makes me identical to no one else. It’s made up of different feelings of belonging, each uniquely combined. These include class, skin color, religion, language, nationality, country of birth… The individual experiences these distinct feelings of belonging as a whole.

Amin Maalouf notes that we also have to deal with a dual heritage. The vertical heritage is that of our forebears. Our families and friends pass on habits and traditions to us. The horizontal heritage is that of our contemporaries. We live in an era with its own way of life and vision of the world. It’s this heritage that has the greatest impact on our behavior.

Identity is not innate, but acquired. It is « constructed and transformed throughout life ». For example, being born black does not have the same meaning in Zambia as it does in the United States. Religion will not have the same importance in your identity if you grow up in France, Iraq or India. The influence of others is therefore of key importance in the development of identity.

Indeed, this influence is at the root of the perception of feelings of belonging and their hierarchization. Their origin lies in the wounds caused by the differences highlighted by others. We tend to recognize ourselves in the most attacked of our belongings.

Nevertheless, the hierarchy of feelings of belonging can evolve over time. A person who in the ’80s claimed to be primarily Yugoslav may in the ’90s have felt primarily Muslim. Nowadays, he or she is more likely to identify with the Bosnian nation.

Religion and identity

All over the world today, and particularly in the Arab world, men and women are focusing on their religious affiliation.

Religion satisfies two needs: the need for spirituality and the need to belong. But for many, faith is the core of their identity.

This can be explained by the end of communist models in Europe and nationalist models in the Arab world, but also by the fact that the West doubts itself.

The religious paradigm therefore remains the only credible political offering in the Arab world today. As a result, religion has become the key component of identity. Yet this return to religion is a historically limited phenomenon, caused by essentially political factors.


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« Tribal » concepts of identity

It may be tempting to consider that one belonging dominates all others and imposes itself as identity. However, reducing an individual to an essential identity reduces relations with others to « us » versus « them ». Those who wish to take account of all feelings of belonging are then considered traitors or lukewarm.

When this « tribal » identity is attacked, solidarity sets in among those who share this sense of belonging. The conviction of self-defense takes root in communities where only the most determined leaders can make themselves heard. This is the mechanism that leads to identity-based violence and deadly identities.

Globalization and identity

These identity-related relationships are exacerbated by globalization. Globalization is characterized by the faster circulation of knowledge than its creation. Humanity is therefore moving towards a globalized society that is less and less differentiated. We have more and more things in common, and this encourages us to assert our diversity.

It is also accompanied by anxiety about sudden change. Recourse to identity enhancement is a response to this anxiety. In short, the more self-confident and dynamic a society is, the more capable it will be of opening up to others. The more it feels at risk, the more it will protect itself with its identity reflex.

In this context, the relationship of non-Western societies to progress encourages such a withdrawal reflex. Indeed, modernity is associated with the conquering West. Accepting it means abandoning a part of one’s identity, such as ancestral know-how. When modernity bears the mark of the other, archaism becomes a banner.

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Ultimately, what is identity, according to Amin Maalouf? An individual’s identity lies in the sum of his or her feelings of belonging. These feelings are acquired, not innate. Globalization is exacerbating them, in response to societal standardization and the rapid spread of new knowledge.

Reducing identity to an essential sense of belonging is a mechanism that brings strong political gains, but also proves particularly dangerous. Only the acceptance of others in all the dimensions of their identity will enable dialogue, and hence criticism.


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War is the Continuation of Politics by Other Means

Fetish, totem, stroke of genius, Clausewitz’s « formula » – « war is nothing but the mere continuation of politics by other means » – is sometimes praised, sometimes reviled by strategists.

Carl von Clausewitz
War is the Continuation of Politics by Other Means

We’ve come to the end of our Clausewitzian journey. Please feel free to read our other articles on the concepts introduced by the master in On War. We advise you to read the one on absolute war before continuing.

It’s time to confront this monument.

War is subject to politics

Clausewitz opens De la guerre with the ambition of analyzing the phenomenon of war. « We propose to examine war first in each of its elements, then in each of its parts, and finally in its entirety, that is, in the connection these parts have with each other ».

Logically, then, the discussion begins with a proposed definition. « War is therefore an act of force by which we seek to compel our adversary to submit to our will ».

Notion of political goal

The use of force – and violence – is therefore by definition inseparable from war. But for Clausewitz, force is merely a means to a political end.

However, the only way to achieve this political goal is « to put the enemy in no position to defend himself » (p. 28). The political goal can therefore only be achieved through a military objective.

If the use of armed force is the means to a political end, then war is subject to politics. This is one of the major theses of the work. It is also one of the meanings of Clausewitz’s formula, war as the continuation of politics by other means.

War is subject to politics

War does not impose its logic on politics. « It is therefore the political goal […] that determines the result to be achieved by military action, and the efforts to be devoted to it ».

The only requirement for war is that the political objective be compatible with the use of armed force. Clausewitz was not the theorist of total war, in which political reason would have to give way to the imperatives of war (that was Ludendorff).

On the other hand, the amount of effort required (i.e., the level at which the military goal is set) to achieve the political goal depends on the pre-existing relations between the belligerents. For example (this example is ours, and does not appear in the work), conquering a neighboring province may well be done without a blow, if it’s just a matter of the population concerned changing tyrants. But if people’s passions have already been aroused, this conquest can lead to a long and cruel war. The form of war changes, but not the political objective.

War and politics are therefore of the same nature. There is no break between them, despite the introduction of force. War is the means to a political end: it is simply its continuation. Politics does not cease with the use of arms.

The meaning of the formula

Strictly speaking, the « formula » is not a definition of war. Rather, it is a characterization. The starting point of Clausewitz’s analytical approach is the identification of two dominant features of warfare.

What is the « policy » in question?

The restrictive point of view

For Martin Van Creveld, in The Transformation of War, Clausewitz understands politics to mean only relations between states based on rational interests and calculations. The formula would then be unable to account for the participation of non-state groups in war, or for conflicts in which one side is fighting for its survival.

Clearly, it would not have had such a following if the term « politics » had to be understood in such a restricted sense.

Human communities

Of course, in On War, Clausewitz concentrates on wars between or within states. And with good reason: these were the only wars he knew of. However, when he describes the essence of war in Book One, he does seem to take into account the possibility of political conflicts outside the state. « Between human communities, and especially between civilized nations, war always arises from a political situation and pursues a political goal ».

Unsurprisingly, Clausewitz sees the nation – and in this case the state – as a « civilized » form of human organization. But he also envisages the existence of other types of organization, other types of « human communities ».

We will therefore define « politics » as the ways in which human communities cohabit and live together. N.B.: this is our definition. It does not appear in the work.

The struggle for survival and the disappearance of political purpose

Clausewitz also considered struggles for survival, as opposed to « political » wars fought for « interests ».

He noted that wars can vary in intensity, from wars of extermination to wars waged for cold interests. He recognizes that their relationship to politics seems, at first glance, to differ according to this intensity.

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« The more extensive and powerful the motives that lead to war, the more tense the political situation that precedes it, the more the existence of the peoples taking part in it is engaged, and the closer war itself comes to its abstract form […] and seems to withdraw from the authority of politics to follow only its own laws: the military goal and the political objective become identical. But on the other hand, the weaker the motives that preside over war and the tensions that precede it, the further the political goal deviates from the outburst of violence inherent in war, so that, obliged to deviate from its natural direction in order to conform to the one imposed upon it, war […] finally comes to seem exclusively an instrument of politics. »

On War, emphasis added.

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However, this disappearance of the political goal behind the military objective is only apparent. « All wars must be considered as political acts », he asserts a few lines further on.

If political and military aims become confused, one does not absorb the other. A war of extermination is also a political act, albeit an extreme one: it appears legitimate and necessary to at least one of the two sides.

So what are these « other means »?

Clausewitz’s answer would be immediate: violence, bloodshed. It is one of the intrinsic characteristics of war. « In order to define war without becoming too heavy-handed, we shall confine ourselves to what constitutes its primordial element: combat ». Violence is thus an extraordinary means for politics to achieve its ends.

For Clausewitz, war without violence and combat is an illusion. « According to some philanthropists, there is some artificial method which, without bloodshed, would make it possible to disarm or reduce the adversary […]. […]. However generous this idea may be, it is nonetheless an error to be combated ».

These two elements lead us to recompose Clausewitz’s characterization of war, to propose a definition of war that seems to us to be in line with his formula. War is an armed and bloody confrontation between human groups, with the aim of forcibly modifying their common modes of existence, including through annihilation.

The question now is whether this definition stands up to criticism, and whether it is of any use in dealing with the phenomenon of war.

Can war not be political in nature?

Let’s subject this definition to an intellectual bombardment and try to refute it.

Seemingly non-political reasons for war

The motives for war can be diverse: political, of course, but also religious, legal, cultural, economic… How can war not therefore be of a non-political nature?

Clearly, most conflicts can be described as « political », in the sense of our definition. A war to impose trade terms on another party, such as the opium wars (this was obviously not the only motive for these wars), falls well within our definition of cohabitation terms.

The same applies to wars waged for legal or moral reasons. Legal institutions and concepts, whatever the era, set in stone the relationships that communities must have with each other. As for imposing moral imperatives through war, this remains the imposition of a norm on the adversary.

Religious conflicts are also political

Religious conflict is also a political conflict, even if this may seem counter-intuitive. Imagine a conflict whose motivations are purely spiritual. This type of conflict is probably an impossibility, so numerous, diverse and profound are the reasons behind a war. But let’s imagine a purely religious war.

Several belligerents clash over the validity of their understanding of a religious (or philosophical) doctrine. It’s a question of day-to-day ways of living and cohabiting. So it’s already politics. The winning side will have succeeded in forcibly imposing its way of believing on the vanquished. It will have redefined the terms of cohabitation with its opponents.

Finally, it has been suggested that the wars waged by the Aztecs against their neighbors were not political. Rather, they were religious in nature. Indeed, their sole purpose was to take captives and sacrifice them to the gods. However, the real question settled by the war was who should provide the supplicants. Once a village had been subjugated, it owed a certain number of individuals to be sacrificed as tribute. While the motive for war was indeed religious (to take captives), its nature remained political. The aim was to create and maintain a system of domination between human groups.

Wars for honor?

But what about honor? An armed conflict between human groups motivated by honor would not qualify as war today. It would be considered a vendetta, or a cycle of violence. It seems inconceivable to us that two political entities would go to war over a question of honor.

However, in other societies, other cultures, other times, this notion is quite conceivable. Two groups could clash over an act perceived as unacceptable in the value system in question. In any event, armed confrontation would then take place, not to define the terms of coexistence, but with the aim of correcting an imbalance introduced into cohabitation between the groups by one of the parties. In this sense, it remains possible – albeit at the extreme limit – to conclude that this armed violence is political in nature.

Nevertheless, the conflict could not have a political objective. It would be a matter of defeating the other to an undefined extent, up to the point where equilibrium is deemed to be re-established and acceptable to the parties to the conflict.

War as culture

As a final analysis, the only circumstance in which war might not be political is if it is a culture.

This is not a conflict of cultures, in the sense of one side trying to impose its culture on the other by force. That would fall within our definition of politics. We’re talking about war as culture, as a way of life.

According to John Keegan in Histoire de la guerre, the strength of the cavalry peoples of the steppes was to have war as a way of life. In other words, they lived solely for and through combat. This position probably needs to be qualified. However, if war can be a way of life for an entire people (as distinct from a mere profession), then it is not necessarily a continuation of politics. It does not redefine the modalities of cohabitation, because it is the only possible way to cohabit. It is politics.

The Clausewitzian presupposition

If war remains political in nature, it no longer serves to resolve a conflict. This exposes the Clausewitzian presupposition, which lies not in the political nature of war, but in « other means ». Basically, Clausewitz sees war as a violent means of resolving a conflict between two human groups.

In this sense, although it cannot be detached from politics, war has no other purpose than its own disappearance in favor of a new, recognized political order. By its very nature, war is a transitory state of politics. If, on the other hand, organized armed violence is not a means, but a culture, it ceases to be a means and loses its transitory character, becoming a state of equilibrium.

However, the fact that war can be a culture is only a hypothesis, an intellectual construct. Today, no people on earth possesses this war-culture.*


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Structuring the treatment of organized armed violence

Clearly, not all organized armed violence is political, and not all violence is organized. Clausewitz’s formula clearly delimits the perimeter of war within that of violence. Without this political dimension, any confrontation between gangs could be described as war.

The notion of politics makes it possible to distinguish, within organized armed violence, between what is war and what is not.

Organized crime

Let’s consider criminals, who act in organized gangs either against their rivals or against the established order. When they act for pecuniary reasons (robbing vans, murdering rivals…), nobody would dream of talking about war.

But when it comes to deciding pre-eminence between gangs, or determining who controls a territory, the violence takes on a political dimension. The term « gang war » comes to mind, and rightly so.

The case is even more eloquent when it comes to organized resistance to the forces of law and order in order to maintain the parallel administration of a territory. This is the case of certain battles waged by Mexican cartels against the police. What we have here is a war stricto sensu.

Criminal means and political claims

Conversely, if an organization uses criminal means to further its political cause, it is legitimate to speak of war. Hostage-taking by a group whose sole aim is to profit from the ransom cannot be considered an act of war. On the other hand, if the hostage-taking is used to finance violent actions aimed at altering the political balance of power, or simply to assert a political position, then it is indeed an act of war, however illegitimate it may be in the Western conception of war.

The notion of politics makes it possible to distinguish which armed, organized and bloody acts of violence should be qualified as war.

The point here is not to enter into a circular reasoning that would explain that since war is political, apolitical violence is not war, which would prove that war is political. It is to show that Clausewitz’s formula, according to which war is the continuation of politics by other means, makes it possible to structure the perception of organized armed violence, and to put in place appropriate responses.

Contemporary applications

So, how can this formula help us understand war?

If, as Clausewitz thought, war is the continuation of politics by other means, then we can avoid two pitfalls in which the common perception of war today in the West seems to be caught.

Repoliticizing war

Firstly, war is not just a matter of technique or performance. Western countries may have tended to consider that the deployment and use of armed force were capable of winning a war thanks to their formidable capacity to kill, before being astonished at having to wage eternal wars against an enemy who was constantly being destroyed. Their poor counter-insurgency record is a result of the perception of war as a phenomenon unrelated to politics.

Indeed, the destruction of the enemy’s armed forces is necessary to bring down the will of the state. But what can the capacity for destruction achieve when the enemy is no longer a state? The adversary in asymmetrical warfare is made up of individuals who have deemed their living conditions unacceptable, to the point of risking their lives fighting against the established order. As long as the political conditions that set the insurrection in motion do not change, it is illusory to hope for any kind of victory. Between states, the political conditions of conflict change as the military balance of power changes, not in asymmetrical warfare.

Non-military levers of action

What’s more, when the balance of power is asymmetrical, military action cannot have a decisive effect. What other political or economic levers do Western democracies have at their disposal to influence the course of their foreign wars? Economic leverage is limited to the imposition of liberalism, tinged with development aid. Political leverage is limited to organizing elections. If war is indeed too serious a matter to be left to the military, then non-military means of action must also exist.

Finally, presenting armed intervention as a technical solution to a strategic problem, or worse, a moral problem, does not allow us to give our adversary his due. They are reduced to the rank of terrorists or criminals. And we negotiate with neither. Without putting politics back at the heart of warfare, there can be no peace, only long wars and defeat.

Economic, commercial and information warfare

Secondly, by placing bloodshed at the heart of warfare, we can better understand the mechanism of international relations, by distinguishing war from what General Poirier called « competitive commerce ».

Indeed, today there are countless speeches on « economic warfare », « information warfare », « trade warfare » and « cyberwarfare ». And yet, if we judge these « wars » by the yardstick of our definition and formula, the term is misused.

So what is the point of these misuses? An attempt to understand a state of tension that seems incompatible with a state of peace. In Stratégie théorique II, General Poirier explains that competition between the political projects of different socio-political players leads to a state of perpetual tension, which he calls « competitive commerce ».

Economic or information « wars » are in fact consubstantial with international relations and the state of peace. Perceiving them as wars can only cloud judgment and lead to irrational, counter-productive decisions.
Adding an adjective after « war » gives the impression of a fine analysis, or even a conceptual breakthrough. However, it often only adds to the confusion, both in understanding the phenomenon of war – which is by nature changeable, like the famous chameleon – and in understanding the state of peace. The latter is nothing more than a harsh competition, distinguished from war only by bloodshed.

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Clausewitz’s famous formula, « War is only the continuation of politics by other means », is often attacked, but never dethroned. It is a simple phrase that reminds us that war is political in nature. It is not, therefore, an autonomous phenomenon. Finally, it is characterized by organized armed violence and bloodshed.

It gives us a clearer picture of today’s world. But it also allows us to draw up safeguards delimiting what it can achieve, and above all, what it cannot do.


« War is merely the continuation of politics by other means ».

Carl von Clausewitz, On War, Book One, Chap. 1, § 24.

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Ares and Athena, Gods of War

In Canto V of the Iliad, Homer stages the confrontation between Ares and Athena. Both are gods of war, but in different ways.

Gods of war

Diomedes, one of the Greek chiefs, is supported by Athena. He wreaks havoc on the Trojan camp, even wounding Aphrodite and challenging Apollo, who are fighting for the other side. Ares then intervenes on the Trojan side to repel the Achaeans. Athena urges Diomedes to defeat Ares. Two deities, each representing a different aspect of the war, collide.

Ares, « madman », « scourge of mankind », « tainted with murder », is the god of war in its aspect of blind violence and devastation. He pounces on Diomedes as soon as he sees him, eager to take his life.

But Athena, goddess of strategy and intelligence in war, deflects Ares’ hand. She guides Diomedes’ spear straight at his adversary, who, wounded, must leave the battlefield and return to Olympus.

What does this passage from the Iliad and the gods of war tell us about the use of force?

Intelligence has triumphed over force and rage. It is intelligence that directs efforts to produce the right effect at the right time. It is intelligence that deflects the opponent’s strike to prevent it from being effective.

Conversely, violence that is not channeled towards a goal by intelligence is nothing but barbarism, incapable of achieving any political result. Force therefore solves nothing by itself; it is the direction given by intelligence that gives it its power.


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Arès et Athéna, dieux de la guerre

Au chant V de l’Iliade, Homère met en scène l’affrontement d’Arès et d’Athéna. Tous deux sont des dieux de la guerre, mais dans des aspects différents.

Dieu de la guerre

Diomède, l’un des chefs grecs, est soutenu par Athéna. Il porte le carnage dans le camp troyen, jusqu’à blesser Aphrodite et défier Apollon qui combattent pour l’autre camp. Arès intervient alors aux côtés des Troyens pour repousser les Achéens. Athéna presse Diomède de défaire Arès. Survient le choc entre deux divinités représentant chacun un aspect de la guerre.

Arès, « fou », « fléau des humains », « souillé de meurtres », est le dieu de la guerre dans son aspect de violence aveugle et de dévastation. Il rue sur Diomède dès qu’il l’aperçoit, impatient de lui ôter la vie.

Mais Athéna, déesse de la stratégie et de l’intelligence dans la guerre détourne la main d’Arès. Elle guide la lance de Diomède droit sur son adversaire, qui, blessé, doit quitter le champ de bataille et s’en retourner sur l’Olympe.


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Que nous apprend ce passage de l’Iliade et les dieux de la guerre sur l’emploi de la force ?

L’intelligence a triomphé de la force et de la rage. C’est elle qui dirige les efforts pour leur faire produire les bons effets au bon moment. C’est elle qui dévie la frappe adverse pour lui interdire de porter.

À l’inverse, la violence qui n’est pas canalisée vers un but par l’intelligence n’est que barbarie, incapable d’aboutir à un quelconque résultat politique. La force ne résout donc rien par elle-même ; c’est la direction que lui donne l’intelligence qui fait son pouvoir.

Lire aussi Sun Tzu, l’art de la guerre.

Sobriété énergétique et engagement opérationnel

« Comme toute action, la guerre est travail : elle consomme de l’énergie, sous diverses formes, prélevées sur les potentiels et activités des belligérants au profit de leurs appareils de guerre. »

Lucien Poirier, Des stratégies nucléaires (Paris : Éditions Complexe, 1988) : 166.
Sobriété énergétiques et forces armées

La guerre ne semble pas compatible avec la notion de sobriété énergétique. En effet, dans ce choc des volontés où les protagonistes ont choisi la force pour résoudre leurs différends, il s’agit bien d’imposer sa supériorité sur son adversaire.

Cependant, une sobriété énergétique adaptée aux enjeux opérationnels ne pourrait-elle pas représenter un élément de supériorité opérationnelle ?

La notion de sobriété énergétique a progressivement émergé comme une des réponses pour faire face aux enjeux environnementaux et aux contraintes pesant sur l’approvisionnement en énergie (accessibilité, raréfaction, besoins croissants). Elle est définie comme une démarche visant à réduire les consommations d’énergie par des changements de comportement, de mode de vie et d’organisation collective.

Appliquée aux armées, cette sobriété énergétique prendrait la forme d’un ensemble de mesures qui modèreraient et optimiseraient l’utilisation des ressources énergétiques, tout en assurant la primauté des enjeux opérationnels. Elle reposerait sur un changement de comportement individuel et collectif, et sur un ethos de sobriété.

La question énergétique dans les armées

Dans les armées, l’énergie est scindée en deux ensembles à la finalité différente : énergie de mobilité et énergie d’infrastructure ou de stationnement.

Il est aussi nécessaire de distinguer les contextes de sa consommation. Un contexte opérationnel (la préparation opérationnelle, les engagements) diffèrera du service courant. Par conséquent, en fonction du « consommateur » et du contexte, la nature du besoin, en quantité comme en qualité, et les contraintes seront différentes.

Des besoins hétérogènes

Le besoin est hétérogène et s’inscrit dans une tendance haussière. En effet, la modernisation des équipements, indispensable pour asseoir une supériorité technologique, l’amélioration des conditions de stationnement des troupes ainsi que la numérisation des postes de commandement ont induit une forte dépendante à l’électricité. Dès lors, les forces doivent piloter leurs approvisionnements en énergie sous forme électrique. Ces derniers sont issus d’accumulateurs, de groupes électrogènes, ou issus à la marge du réseau électrique local.

À ce besoin d’énergie électrique vient s’adjoindre le besoin principal des armées : l’énergie de mobilité, celle nécessaire pour combattre en opération. Ce besoin est principalement satisfait par les hydrocarbures dont les propriétés attendues dépendent du consommateur. Par exemple, l’armée de l’air possède des exigences de performance spécifiques pour ses aéronefs. Certaines puissances maîtrisant l’atome y ont recours pour fournir les ressources énergétiques à des navires tels que des porte-avions et des sous-marins. L’usage de cette technologie, loin d’être anecdotique, ne peut toutefois être une solution pour la totalité d’une force militaire.

Des besoins dissymétriques

Mais surtout, le besoin énergétique pour produire de la puissance militaire est dissymétrique. Il l’est pour des questions de quantité et de répartition physique du besoin sur le théâtre d’opérations. L’armée de l’Air constitue de loin la première consommatrice de carburant, devant la marine et l’armée de Terre.

Cette énergie opérationnelle s’articule autour de stocks et de flux. Ils sont répartis entre la zone logistique principale en entrée de théâtre et la ligne des contacts. Aussi, à une massification des stocks en zone arrière s’opposera un fractionnement de la ressource vers l’avant.


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Sobriété énergétique : gains espérés

Les gains générés par une sobriété énergétique adaptée seraient de trois ordres : opérationnel, financier et de réputation.

Tout d’abord, d’un point de vue opérationnel, une moindre consommation réduirait notamment l’empreinte logistique de la force. Elle limiterait en outre l’allocation de ressources pour acheminer et protéger les flux et les stocks. Par ailleurs, une moindre consommation permettrait de donner une liberté d’action supplémentaire au chef tactique. Il pourrait conduire sa manœuvre et ainsi conserver et saisir l’ascendant sur un ennemi lui-même soumis à des contraintes énergétiques. Par transposition, ces gains de niveau tactique s’appliqueraient également au niveau opératif, en renforçant l’endurance de la force sur un théâtre, notamment dans un contexte expéditionnaire ou de déni d’accès.

D’un point de vue financier, la courbe des prix des carburants possède une incidence forte sur le budget des armées. Le poids financier des ressources énergétiques dans les opérations se renforcera inexorablement sous l’effet de facteurs tant endogènes (hausse du besoin énergétique) qu’exogènes (raréfaction des ressources… etc.). Les surcoûts induits pourraient notamment pénaliser la préparation opérationnelle. Pour donner un ordre de grandeur, le coût actualisé du carburéacteur acheté s’élève à 888 euros par mètre cube (euros/m3) en moyenne sur l’ensemble de l’exercice budgétaire 2022. Or, les hypothèses ne prévoyaient que 512 euros/m3. Ainsi, une approche des opérations plus frugale en matière d’énergie contribuerait à la soutenabilité de l’effort militaire, notamment dans le cadre d’un engagement choisi. Cela offrirait aussi des économies substantielles.

Enfin, l’appropriation d’une sobriété énergétique choisie par les armées induirait aussi des gains subsidiaires pour son image et son acceptabilité. En effet, elle favoriserait l’attractivité des armées dans des perspectives de recrutement et de fidélisation. Elle renforcerait de surcroît l’acceptabilité de la force lors de son engagement à l’étranger en réduisant son empreinte environnementale locale.

Leviers possibles pour gagner en sobriété énergétique

La recherche d’une meilleure performance énergétique est depuis longtemps un dénominateur commun dans le développement des capacités militaires. Il s’agit d’une amélioration de l’efficacité énergétique, c’est-à-dire réaliser le même « service » en consommant moins d’énergie.

La première piste d’évolution n’est pas des moindres. Il s’agirait de bâtir un éthos de sobriété énergétique afin d’inscrire cet enjeu dans les actions individuelles et collectives d’une force opérationnelle. En maniant les outils que sont la responsabilisation et la contrainte, il serait possible d’infléchir les comportements et les habitudes. Dès lors, la contrainte énergétique serait intégrée au plus tôt dans la formation et la préparation opérationnelle. Cette démarche s’inscrirait ainsi dans l’esprit d’un système de management de l’énergie. Chacun y deviendrait un acteur de la performance globale au travers du pilotage de la ressource. Une fois acquis les savoir-faire tactiques et techniques, les procédures mériteront d’être revues à l’aune de ce nouveau facteur. Ceci devrait également se traduire par une meilleure préservation de la ressource en favorisant sa dissimulation, sa dispersion ou encore le durcissement de la protection des stocks.

Capitalisant sur la transformation entreprise, il deviendrait pertinent de considérer l’énergie comme un élément à part entière du potentiel de combat d’une force au même titre que les potentiels humain et matériel. Les travaux de planification opérationnelle devraient inclure le facteur énergétique au juste niveau. Il suffirait pour cela d’inclure le poids de l’énergie opérationnelle dans les critères d’analyse et de comparaison. De même, un pilotage de cette ressource à l’échelle du théâtre permettrait l’optimisation de la logistique du niveau tactique. Ces deux aspects seront tributaires du développement de la fonction conseiller « Énergie » à tous les niveaux stratégique, opératif et tactique.

*

Les armées modernes transforment l’énergie en puissance militaire. Or, on peut constater le renforcement permanent des contraintes sur l’énergie. La sobriété énergétique permettrait de dégager des marges de manœuvre supplémentaires au profit de l’efficacité opérationnelle. Elle constituerait un levier supplémentaire pour contribuer à préserver la liberté d’action de la force et son endurance.

Le troisième âge nucléaire

En 2018, l’amiral Pierre Vandier publie La dissuasion au troisième âge nucléaire. Mais que signifie cette expression ?

En 2018, l’amiral Pierre Vandier publie La dissuasion au troisième âge nucléaire. Il est aujourd’hui chef d’état-major de la Marine nationale. Il a notamment commandé le porte-avion Charles de Gaulle de 2013 à 2015.

L’ouvrage utilise le concept d’âges nucléaires. Mais que signifie cette expression ?

Premier âge nucléaire, 1945 – 1991

Le premier âge nucléaire commence avec les deux frappes d’août 1945 sur le Japon. Il est l’ère des fondements. Le fait nucléaire constitue une rupture conceptuelle, avec un armement dont la puissance rend possible la guerre d’anéantissement. Le 24 août 1949, l’Union soviétique accède à la bombe. Cela équilibre l’équation des dommages réciproques en cas de conflit. La puissance de destruction potentielle constitue dès lors la première pierre de la stratégie de dissuasion.

Deux aspects essentiels se détachent au cours de cette période. Le premier est le caractère putatif de l’arme nucléaire. Le second, la hiérarchisation des nations reflétant l’ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale. Cette hiérarchisation s’est renforcée avec la mise en place du traité de non-prolifération (TNP) en 1968, et la différenciation entre les pays dotés et ceux qui ne le sont pas. Le TNP constitue une étape cruciale visant à prévenir toute escalade non maitrisée. Il ouvre la voie au deuxième âge nucléaire.


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Le deuxième âge nucléaire

La chute de l’Union soviétique marque l’entrée dans une nouvelle ère. Le deuxième âge nucléaire est celui d’un espoir irénique de voir la dissuasion disqualifiée et la paix s’instaurer. Il est celui de l’ambition du bannissement définitif et total des armes atomiques en se fondant sur le retour du multilatéralisme. Rompant avec la course à l’armement de la guerre froide, plusieurs traités viennent relancer la limitation du volume de têtes nucléaires (START I & II) et interdire les essais (TICE [1]).

Ce deuxième âge est marqué par une fragilisation de la dissuasion. En effet, deux facteurs viennent la mettre à mal. Ils servent d’arguments à l’initiative Global Zero, qui promeut l’interdiction des armes atomiques. D’une part, le contournement de la dissuasion par le bas illustre les « angles morts » de la dissuasion. Elle se montre inefficace contre certaines menaces, comme le terrorisme.

D’autre part, l’émergence de la défense anti-missiles balistiques (DAMB) contribue à la décrédibilisation de la dissuasion nucléaire. Le projet DAMB porté par les États-Unis rompt les équilibres : militairement défensive, la défense anti-missile apparait en réalité stratégiquement offensive.

Par ailleurs, il ressort de cette période un affaiblissement du droit international et de sa crédibilité. Les pays possesseurs « de fait », comme l’Inde ou le Pakistan, n’ont pas signé le TNP en dépit des pressions de la communauté internationale. Qui plus est, l’ONU et l’Agence internationale de l’énergie atomique se sont retrouvées discréditées par l’intervention américaine en Irak de 2003.

Enfin, la dynamique de non-prolifération est mise à l’épreuve par l’Iran et la Corée du Nord. L’Iran pratique ainsi une forme de chantage à l’arme atomique. Quant à Pyongyang, sa marche vers le statut de puissance nucléaire a consacré la suprématie du fait accompli et l’incapacité de la communauté internationale à endiguer de pareils efforts.

Et la France dans tout ça ?

Durant cette période, la dissuasion française se transforme en appliquant le principe de stricte suffisance. Elle fait évoluer sa doctrine de frappes anti-cités vers une démarche cherchant à cibler les centres de pouvoir.

Troisième âge nucléaire

Le troisième âge nucléaire, celui que nous vivons, comporte trois caractéristiques essentielles. Il s’agit du maintien du concept de dissuasion, du renforcement des stratégies indirectes et de l’autonomisation croissante des puissances émergentes qui cherchent toutes à se doter des outils nécessaires pour soutenir leurs ambitions. Loin d’être frappée d’obsolescence, l’arme atomique constitue toujours un facteur de hiérarchisation des puissances. Elle surclasse la puissance militaire conventionnelle et brouille le calcul d’un agresseur potentiel. La conflictualité doit donc évoluer sous la voûte nucléaire au travers de guerre limitée ou par procuration au profit de stratégies indirectes. Il y a ainsi une reprise de la diffusion du fait nucléaire qui est susceptible de modifier la hiérarchie des puissances avec l’apparition de « pirates stratégiques ».

Place de la France dans le troisième âge nucléaire

Dans ce troisième âge nucléaire, la France est exposée internationalement notamment dans ses territoires ultramarins. Puissance nucléaire indépendante, elle détient une capacité autonome d’appréciation de la menace. Toutefois, dans un monde où les interdépendances et les interconnexions se sont accrues, les intérêts matériels et immatériels de la France ne sont pas localisés sur le seul territoire national. Or, les forces conventionnelles de ses compétiteurs stratégiques s’avèrent particulièrement résilientes. Ils possèdent de surcroît les moyens de tester la volonté française.

Dès lors, face à des combinaisons de stratégies d’anti-accès et nucléaires, la France doit conserver sa capacité à entrer dans la dialectique d’une crise. Elle doit par conséquent bâtir une doctrine qui lui permette de déterminer efficacement les intentions des acteurs et leur signifier explicitement un seuil à ne pas dépasser dans un contexte où ses moyens conventionnels sont par ailleurs comptés.

La capacité de frappe en second demeure le socle de sa dissuasion, car elle interdit tout calcul gagnant de la part de l’adversaire. Face aux menaces indirectes sur ses intérêts, la France ne peut envisager des ripostes graduées comme le font les États-Unis. Elle doit donc opter pour l’avertissement en étant démonstrative.

Aussi, la France doit asseoir sa dissuasion sur sa robustesse et sa « démonstrativité ». À ce titre, les capacités duales ont un intérêt stratégique. De ce fait, il ne faut pas opposer stratégies nucléaire et conventionnelle. En effet, la dissuasion constitue une fonction globale, dont les forces conventionnelles tirent profit. Mais par-dessus tout, leur complémentarité préserve du dilemme du tout ou rien.


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*

Exercice complexe, la dissuasion se révèle une matière vivante. La puissance des armes contraint la stratégie nucléaire à s’exprimer sous la forme de la dissuasion. Après l’échec des démarches de régulation des armes atomiques et une remise en cause de l’ordre international, notre époque semble connaitre l’émergence d’un troisième âge nucléaire.

La stratégie nucléaire n’est donc pas figée. Elle a su s’adapter aux évolutions géopolitiques et technologiques. L’affaiblissement de la communauté internationale et l’apparition d’acteurs adeptes d’un retour à une stratégie désinhibée de puissance constituent un défi pour l’avenir.

Conseils de lecture :

Trois lectures complémentaires s’avèreront utiles pour approfondir et contextualiser la question de la dissuasion abordée dans le texte de l’amiral Vandier.

Introduction à la stratégie du général Beaufre est un préalable indispensable pour pleinement comprendre les concepts de fait accompli et d’actions en dessous du seuil.

Pour creuser la notion, Des stratégies nucléaires du général Poirier constitue un des ouvrages de référence.

Enfin, pour resituer ces menaces indirectes, La guerre hors limites de Qiao Liang et Wang Xiangsiu donne des perspectives des champs de compétitions et de contestations avec nos adversaires.


[1] Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (1996).

La Chine représente-t-elle une menace ?

La loi du 1er aout 2019 sur la préservation des intérêts de la France en matière de réseaux de téléphonie mobile a provoqué le bannissement des antennes relais du géant chinois Huawei de l’hexagone. À la libre concurrence, la France a opposé le respect de sa souveraineté. Cette prise de conscience montre que l’empire du Milieu est désormais traité avec moins d’irénisme. Mais peut-on pour autant considérer la Chine comme une menace ?

La Chine est-elle une menace ? Les armes et la toge

La menace se caractérise par la présence d’une intention hostile manifestée. Elle se différencie ainsi d’un risque.

La Chine est-elle une menace ? 
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La Chine ne constitue certes pas une menace militaire directe pour la France. Toutefois, à y regarder de plus près, elle représente effectivement une menace pour ses voisins et pour un ordre international dominé par l’Occident.

Un poids économique qui confère à la Chine un fort pouvoir de nuisance

La Chine est la deuxième économie de la planète. Son PIB correspond à 17 % du PIB mondial. Elle concurrence déjà largement les États-Unis. Or, Pékin utilise son poids économique pour influencer la politique et la diplomatie de ses partenaires. C’est la « coercition économique ». Par exemple, les contrats qu’elle a signés dans le cadre des « nouvelles routes de la soie » peuvent être assortis de clauses d’annulation en cas d’action contraires aux intérêts du pays. La Chine a ainsi pris des mesures de rétorsion contre la Lituanie après son rapprochement avec Taïwan.

C’est également par l’économie que la Chine force la captation de certaines ressources ou informations. La taille de son marché incite à accepter des transferts de technologie afin d’y avoir accès, comme dans le domaine aéronautique. De plus, le bannissement d’Huawei d’une partie des pays occidentaux a mis en évidence que le savoir-faire chinois en matière de télécommunication pouvait être utilisé à des fins d’espionnage. En effet, l’entreprise conserve des liens étroits avec le gouvernement de Pékin.

Ce pouvoir de nuisance devrait se renforcer dans l’avenir. Sous l’impulsion du plan made in China 2025, l’empire du Milieu possède de l’avance dans les technologies de production d’énergie renouvelable. De plus, il domine l’exploitation des terres rares. De quoi pérenniser une dépendance ciblée du reste du monde, même si elle demeure limitée à certains secteurs. Pékin reste en effet en retard dans de nombreux autres domaines.

La Chine détient donc une importante capacité de nuisance fondée sur la puissance économique. Elle se double d’une forte agressivité à ses frontières.

La Chine représente une menace directe pour ses voisins

Pour beaucoup de ses voisins, la Chine représente clairement une menace majeure, y compris militaire.

L’essor de l’armée chinoise s’appuie sur la puissance économique du pays. Le budget de la défense chinois, estimé à 252 milliards de dollars annuels, est considéré comme le deuxième du monde. Il a quasiment doublé en dix ans. Pékin développe ainsi des armements modernes, comme des chasseurs nouvelle génération ou des missiles hypersoniques.

Forte de cet outil militaire, la Chine n’hésite pas à remettre en question le tracé de ses frontières. Ce dernier reste récent et l’objet de nombreux contentieux. En mer de Chine, elle étend sa zone d’influence en occupant de nombreux îlots, et en les transformant en bases militaires. Elle recourt également à des flottes de « pêcheurs » pour exercer des pressions sur ses voisins, comme les Philippines. Par le passé, elle n’a pas hésité à user de la force. Par exemple, en 1962, dans l’Himalaya, elle s’est emparée de l’Aksaï Chin aux dépens de l’Inde. Aujourd’hui, des affrontements réguliers ont lieu le long de cette frontière.

Dans ce contexte, la question de Taïwan cristallise les tensions et fait figure de menace majeure pour la paix mondiale. Depuis la fin de la guerre civile chinoise en 1949, l’île de Taïwan et la Chine continentale possèdent deux systèmes politiques différents. D’un côté, la République populaire de Chine considère l’île comme partie intégrante de son territoire. Pékin a d’ailleurs annoncé qu’il n’hésiterait pas à employer la force pour provoquer la « réunification », certes en « dernier recours ».

De l’autre, la République de Chine (Taïwan) bénéficie d’une souveraineté de fait, mais toute déclaration d’indépendance constituerait un casus belli. Les États-Unis, sans reconnaître l’indépendance de l’île, soutiennent son régime. Ils mènent une politique fondée sur l’ambiguïté sur leur volonté de s’engager militairement en cas d’attaque chinoise.

Outre son importance géopolitique, l’île de Taïwan est de loin le principal producteur mondial de semi-conducteurs. Il s’agit par conséquent d’un enjeu vital pour les États-Unis… comme pour la Chine. Ainsi que le dit Thomas Gomart dans Entre concentration et dispersion : le bel avenir de la puissance : « À l’horizon de 10 ans, Taïwan pourrait être le test de la dialectique des volontés sino-américaine ».

Pékin représente donc une menace militaire directe pour ses voisins. Mais si elle menace l’Occident, c’est bien dans sa volonté de remodeler l’ordre international conformément à ses intérêts.


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La Chine : une menace pour un ordre du monde favorable à l’Occident

Pour la gouvernance mondiale issue de la chute du mur de Berlin et dominée par les pays occidentaux, la Chine représente une menace. Elle souhaite en effet remettre en question les hiérarchies internationales.

La Chine possède la volonté de restructurer l’ordre international à son profit. Elle cherche à tisser ses propres réseaux économiques et financiers, ainsi qu’à renforcer sa légitimité. Pékin a par exemple créé la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, qui pourrait à terme devenir le concurrent du FMI. De même, son projet de « nouvelles routes de la soie » peut être lu comme une tentative de proposer une autre forme de mondialisation, centrée autour de la Chine. Ainsi, les voies ferrées kenyanes utilisent les normes chinoises. Elle mène en outre une lutte de long terme pour gagner en influence au sein de l’ONU afin de sécuriser ses intérêts et son récit.

Le rang de la Chine sur la scène internationale constitue un élément important de légitimation pour le parti communiste. Parti qui pourrait bien se retrouver pris au piège de ses positions dures sur les questions territoriales.

Dans un autre champ, la Chine représente aussi une menace pour l’expansion de la démocratie libérale et de ses valeurs, car elle propose son système d’« autoritarisme numérique » à l’export. Son modèle se fonde sur la séparation absolue entre liberté politique et liberté économique. Le savoir-faire acquis en matière de digitale est mis à profit dans le contrôle social. Par exemple, le pouvoir chinois utilise les QR codes des passes sanitaires pour restreindre la liberté de mouvement d’individus en bonne santé, sur une base discrétionnaire. Des technologies de reconnaissance faciale, ou de traçage de la population sont ainsi exportées. Elle a par exemple aidé les dirigeants de l’Ouganda et de la Zambie à espionner leurs opposants. En présentant un visage moderne d’un pays sorti de la pauvreté, la Chine propose son modèle à l’étranger, en concurrence avec celui de l’Occident.

En effet, la montée de la Chine met à nu le rapport de force qui existe entre l’Ouest et le reste du monde. C’est en ce sens que la Chine constitue une menace pour les intérêts des États occidentaux. En proposant une offre concurrente, le géant chinois se pose en pôle alternatif aux États-Unis. Depuis la disparition de l’Union soviétique, le modèle occidental de démocratie libérale n’avait guère de concurrents.

Pékin se sert de pressions économiques, mais tente aussi de diffuser un récit favorable à ses intérêts, comme dans le cadre des débats à l’ONU sur sa répression des Ouïgours. La Chine propose une nouvelle approche des relations internationales basées autour du « consensus de Pékin », par opposition au consensus de Washington. Toutefois, le modèle chinois joue aujourd’hui davantage sur la contrainte que sur l’attraction. L’avenir dira si la le rêve chinois saura séduire autant que le rêve américain.

*

La Chine constitue donc bien une menace sur plusieurs plans. Pour ses voisins, elle représente une menace militaire. Vis-à-vis du reste de monde, sa puissance économique lui octroie un pouvoir de nuisance important. Mais par-dessus tout, elle menace l’ordre international dominé par l’Occident en proposant un contre-modèle. Cependant, ce dernier fonctionne davantage par la contrainte que par l’attraction.

Mais les jeux savants des chancelleries pourraient bien s’écraser sur la question taïwanaise, véritable détonateur et menace existentielle sur la paix mondiale, tant ni les États-Unis ni la Chine populaire ne peuvent y céder un pouce de terrain. Le piège de Thucydide pourrait bien se refermer sur l’île.

LES « EFFETS DANS LES CHAMPS IMMATÉRIELS » : UNE APPROCHE FRANÇAISE DE LA GUERRE DE L’INFORMATION

Les « effets dans les champs immatériels » sont un concept récent utilisé par l’armée de terre française. Parfois accusé d’entretenir le fou et la confusion sur son objet, il nécessite une explication de texte.

Effets dans les champs immatériels
Mise en œuvre de matériel cyber tactique à l’entraînement, Fort Irwin.
Photo by Steve Stover

« Pour réduire l’adversaire à l’obéissance, il nous faut le placer dans une position telle qu’il y trouve plus de désavantages que n’en comporterait sa soumission au sacrifice que nous voulons lui imposer […]. Les modifications que la continuation de l’action militaire apportera dans cette situation devront donc contribuer, ou du moins avoir l’apparence de contribuer à l’empirer[1]. »

Carl von Clausewitz, De la guerre.

À rebours de toutes les idées reçues, la finalité de l’action militaire n’est pas physique, mais immatérielle. À travers la destruction de ses forces, c’est la volonté de l’adversaire que l’on vise. Il s’agit de lui démontrer qu’il sera plus avantageux d’accepter la défaite que de poursuivre le combat.

Les armées se montrent naturellement à l’aise avec les actions dans le domaine physique. S’emparer d’un objectif ou neutraliser des unités ennemies restent des savoir-faire qu’elles entretiennent avec soin. En revanche, la prise en compte des effets qu’elles produisent dans l’esprit de leur adversaire leur pose davantage de difficultés.

Or, ces dernières années ont vu se développer considérablement des outils permettant de produire des effets sur la volonté de l’adversaire. Le cyberespace et l’environnement électromagnétique se révèlent des moyens d’accès à l’environnement informationnel que l’action militaire ne peut ignorer.

Pour s’assurer la maîtrise de ces champs et milieux « non physiques », l’armée de terre française a forgé le concept d’« effets dans les champs immatériels », ou ECIm. Elle définit les champs immatériels comme « la convergence de l’environnement informationnel, du cyberespace, et l’environnement électromagnétique[2] ».

Pourtant, ces champs lient de façon intime les dimensions matérielles et immatérielles des opérations. De même, la France dispose déjà d’un cadre conceptuel qui lui permet d’agir sur la volonté de l’adversaire.

Dès lors, en quoi résident l’originalité et l’utilité du concept d’effets dans les champs immatériels ?

Les effets dans les champs immatériels : un processus de définition doctrinale récent

La dimension « immatérielle » de la guerre existe depuis la nuit des temps. L’action sur les perceptions de l’adversaire se trouve au cœur de nombreux procédés tactiques dès l’antiquité. La notion de champs immatériels apparaît, elle, progressivement dans la doctrine militaire française à partir de 2008[3]. Elle connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, ce qui suscite un processus de clarification.

Un environnement doctrinal en cours de clarification

Publié en 2020, le Concept d’emploi des forces, de niveau interarmées, identifiait « deux catégories d’espaces de manœuvre et de confrontation, les milieux et les champs. Les milieux renvoient aux espaces terrestre, maritime, aérien, exo-atmosphérique et cyber ; les champs recouvrent les espaces informationnel et électromagnétique[4] ».

L’armée de terre, avec son Concept d’emploi des forces terrestres, est ensuite venue préciser la notion de champs immatériels : « Les champs immatériels sont définis comme la convergence de l’environnement informationnel, du cyberespace, de l’environnement électromagnétique[5] ».

Cyberespace, environnement électromagnétique et informationnel

La doctrine militaire française établit précisément les termes clefs d’« environnement informationnel », de « cyberespace » et d’« environnement électromagnétique ».

Les armées emploient la définition du cyberespace telle que l’a fixée l’Agence Nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Il est un « espace de communication constitué par l’interconnexion mondiale d’équipements de traitement automatisé de données numériques[6] ».

Les systèmes de commandement reposent sur l’utilisation de réseaux et de moyens informatiques. Leur « surface numérique » se révèle par conséquent une cible légitime de haute valeur.

La Doctrine d’emploi des forces française reprend la définition otanienne de l’espace informationnel. Il « comprend l’information elle-même, les individus, organisations et systèmes qui la reçoivent, la traitent et la transmettent, et l’espace cognitif, virtuel et physique dans lequel cela se produit[7] ».

Du point de vue strictement militaire, la structure de commandement adverse est un acteur clef du champ informationnel. Il est possible de modifier sa volonté ou sa perception de la réalité de façon à ce qu’il agisse contre ses propres intérêts, qu’il ne puisse plus prendre de décisions ou qu’il arrive à la conclusion que toute poursuite de la lutte est vaine. 

Enfin, l’environnement électromagnétique fait référence aux émissions électromagnétiques au sein desquelles opère une force militaire[8]. Du fait des élongations qui caractérisent les déploiements des armées, la quasi-totalité des informations indispensables au combat transitent dans l’environnement électromagnétique. Maîtriser cet espace apporte donc une supériorité certaine.

Les différents éléments qui composent les champs immatériels sont bien définis et cadrés. Mais si la pertinence d’intervenir dans chacun de ces champs n’est pas à démontrer, s’avère-t-il nécessaire de regrouper environnement informationnel, électromagnétique et cyberespace en un unique concept ?


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Un objet problématique

La notion de « champs immatériels » ne s’impose pas comme une évidence, tant elle semble séparer artificiellement les champs physiques et immatériels. Pourtant, un travail de mise en perspective en fait apparaître tout l’intérêt.

Matériel, immatériel

La notion de champs immatériels entraîne le classement des effets et actions dans deux mondes artificiellement séparés, le physique et l’immatériel. Les opérations menées dans le cyberespace, l’environnement électromagnétique ou dans le champ informationnel peuvent très bien avoir des conséquences tangibles.

En effet, les moyens de commandement peuvent être rendus inutilisables et provoquer la paralysie tactique d’unités qui ne peuvent plus se venir en aide. Le moral de l’ennemi peut être dégradé au point de conduire à sa reddition. Enfin, de fausses informations distillées sur les réseaux radio de l’adversaire peuvent le pousser à commettre des erreurs.

À l’inverse, les actions physiques auront quasiment systématiquement des répercussions dans les champs immatériels. Un coup de canon engendre des effets à la fois physiques et immatériels. Tout d’abord, il transmet des informations, comme la localisation et l’intention de l’unité qui tire. Ensuite, le projectile cause certes des dégâts tangibles, mais il possède aussi un effet sur le moral des troupes prises pour cible, surtout si le pilonnage dure.

En outre, le cyberespace comme l’environnement électromagnétique et informationnel reposent sur une couche physique. Ce sont les ordinateurs, les serveurs, les postes radio… La démolition d’une antenne relais réduira les possibilités d’action dans le champ informationnel. De même, la destruction physique des moyens numériques d’un état-major le rendra incapable de commander.

Les champs physiques et immatériels sont donc intimement mêlés. Pourquoi dans ce cas se focaliser sur les champs immatériels ?

 L’information, dénominateur commun

Les champs immatériels possèdent un dénominateur commun, mais il ne réside pas dans leur « évanescence ». En réalité, ils regroupent l’ensemble des points d’accès à l’infrastructure physique du champ informationnel[9] que l’armée de terre peut prendre en compte.

Ainsi, les actions dans le cyberespace et le champ électromagnétique permettent d’atteindre le réseau de commandement et l’espace cognitif des décideurs politiques et militaires. Elles n’ont pas d’autre raison d’être que de paralyser, transformer ou exploiter l’information utilisée par l’adversaire. 

Le champ informationnel dispose lui aussi d’une infrastructure physique. Ce sont les individus qui communiquent. Avant de parvenir au niveau cognitif, un message doit être créé, prendre une forme compréhensible, transiter entre les acteurs (particuliers ou organisations) pour produire ses effets. Atteindre un espace cognitif requiert un point d’entrée physique.

Maîtriser les champs immatériels, c’est donc maîtriser l’infrastructure d’accès au champ informationnel.

 Les effets

Cependant, la notion de champs immatériels doit impérativement être complétée par celle d’effets. Elle est définie par la Doctrine interarmées Anticipation et planification stratégiques comme la « suite, résultat ou conséquence d’une ou plusieurs actions sur l’état physique ou comportemental d’un système ou d’un élément constitutif d’un système[10] ».

Incontestablement, se contenter d’« opérations » dans les champs immatériels s’avèrerait insuffisant. Cela laisserait de côté toutes les actions physiques qui peuvent entraîner des modifications du champ informationnel, du cyberespace ou de l’environnement électromagnétique.

Par exemple, la destruction physique des moyens de commandement peut conduire à la paralysie tactique. De même, l’anéantissement d’un bataillon provoquera des effets moraux dans le reste de sa brigade, tels que la sidération ou l’abattement. Elle engendrera aussi un effet direct sur la perception des chefs de leur capacité à manœuvrer et à poursuivre le combat.

L’enjeu conceptuel consistait donc à trouver une formule susceptible d’exprimer la synthèse des effets produits dans le champ informationnel par les actions menées dans les champs physiques et immatériels. La notion d’effets vient compléter celle de champs immatériels pour aboutir au concept cohérent d’effets dans les champs immatériels.

Les effets dans les champs immatériels : un concept à visée praxéologique 

Les ECIm forment donc une représentation cohérente forgée pour rendre compte des conséquences dans le champ informationnel de toute la palette des opérations militaires possibles. Mais dans quel but ?

Ils se révèlent un concept à visée praxéologique qui doit permettre l’action à plusieurs niveaux.

 Effets dans les champs immatériels ou Info Ops ?

Le recours au concept d’ECIm peut sembler intrigant, d’autant plus que les armées françaises disposent déjà d’une doctrine d’opération dans l’environnement informationnel. Son intérêt réside peut-être justement dans le fait qu’il permet d’éviter d’employer au terme d’information.

En effet, la réception par le public du vocable de « guerre de l’information » ou « opérations d’information » pourrait poser problème, tant ils paraissent synonymes de désinformation et de diffusion de fakes news. Associer les termes « opérations » et « information » pourrait donc se montrer contre-productif. Cela contribuerait à saper la confiance de la population envers son armée. Les ECIm possèdent une charge sémantique plus neutre.

Une approche par les effets adaptée aux méthodes de planification françaises

En termes opérationnels, le concept d’ECIm vient donner de la cohérence aux actions entreprises au regard des effets souhaités. L’approche par les effets fournit une grille de lecture particulièrement efficace pour planifier et conduire les opérations. En se focalisant sur les effets produits et non sur les actions elles-mêmes, elle permet de mieux déterminer les engagements nécessaires.

Elle est en outre adaptée à la méthode française de planification tactique. Cette dernière est en effet centrée sur l’« effet majeur » et sur la synchronisation dans le temps des effets à obtenir par les unités subordonnées. Les effets dans les champs immatériels s’insèrent donc parfaitement dans les canevas de réflexion des états-majors français.

Le concept d’ECIm vient enfin enrichir les analyses tactiques de ces états-majors. Ces derniers peuvent intégrer de façon structurelle les actions et les effets dans les champs immatériels aux manœuvres qu’ils conçoivent.

 Accompagner la transformation de l’armée de terre

Au niveau de l’organisation des forces ensuite, le développement du concept d’ECIm s’inscrit dans une transformation de l’armée de terre française sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Elle remplace aujourd’hui son segment médian grâce au programme Scorpion, et conçoit le projet Titan, qui renouvellera son segment de décision à partir de 2035.

Cette réinvention capacitaire s’accompagne de réflexions doctrinales novatrices, quant au format et à l’emploi des unités tactiques. Le concept ECIm vient s’insérer dans ce cadre. Il permet une meilleure prise en compte de la guerre électronique et de l’action dans le cyberespace comme dans le champ de l’information. Il s’agit d’une approche fonctionnelle[11], utile tant dans l’acquisition de matériels que dans l’intégration de ces capacités au processus opérationnel de décision.

Les ECIm possèdent ainsi la vertu de rendre plus visibles les différentes capacités qui les composent. Cependant, cette approche se trouve rapidement confrontée à une limite importante. En effet, les ECIm ne sont pas un concept structurant. Ils n’ont pas vocation à faire émerger une nouvelle organisation des forces terrestres qui viserait à mieux intervenir dans le champ informationnel. Dès lors, certaines logiques de « propriétaires » devraient perdurer. Le commandement du renseignement devrait garder la main sur l’environnement électromagnétique, et le Commandement de la cyberdéfense[12] sur le cyberespace. Cependant, cette limite se fait aussi vertu : en renonçant à se doter d’un concept structurant, l’armée de terre se donne les moyens d’agir en évitant une réorganisation supplémentaire. Encore faudra-t-il convaincre les « propriétaires » des espaces et des champs qu’ils ont intérêt à travailler ensemble.  

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Le concept d’effets dans les champs immatériels synthétise donc les effets que produisent au sein du champ informationnel les actions menées dans les milieux physiques et les champs immatériels. C’est lui qui relie physique et immatériel dans l’unicité de l’objectif opérationnel. Son développement constitue un des axes d’efforts de l’armée de terre française.

Concept praxéologique, il possède pour raison d’être la construction de la cohérence globale des effets réalisés par des actions de nature très différente. Cette intégration devrait représenter un des enjeux des conflits à venir.

Le cadre intellectuel de l’engagement militaire demeure une donnée majeure dans la capacité d’une nation à promouvoir ses intérêts. Loin de s’ériger en doxa paralysante, il doit permettre de disposer de l’agilité nécessaire pour faire face aux surprises de demain.


[1] Von Clausewitz, Carl, De la Guerre, Paris, Ivrea, 2000, p. 30.

[2] Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement, Concept d’emploi des forces terrestres (CEFT) 2020 – 2035, Ministère des armées, 2021, p. 59.

[3] Armée de terre, FT-02, Tactique générale, 2008, p. 37.

[4] État-major des armées, CIA 01 concept d’emploi des forces, Paris, 2020, p. 12.

[5] Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement, op. cit., p. 59.

[6] Glossaire de l’ANSSI, consultable sur https://www.ssi.gouv.fr/entreprise/glossaire/

[7] Centre Interarmées de Concepts, Doctrines et Expérimentations, Doctrine d’emploi des forces, Ministère de la Défense, 2014, p. 60.

[8] La doctrine française définit bien le terme d’environnement électromagnétique. Cependant, elle le fait dans des publications qui ne sont pas communicables au grand public. Nous nous sommes donc appuyés sur la doctrine américaine : « The EME refers to the resulting product of the power and time distribution, in various frequency ranges, of the radiated or conducted EM emission levels that may be encountered by a military force, system, or platform when performing its assigned mission in its intended operational environment. It is the sum of electromagnetic interference (EMI); EM pulse; hazards of EM radiation to personnel, ordnance, and volatile materials; and natural phenomena effects of lightning and precipitation static ». Chairman of the Joint Chiefs of Staff, Joint Publication 3-13.1, Electronic Warfare, 2007.

[9] Gojon, Céline, « Champs immatériels, un combat de l’information », Note de recherche et de prospective, CDEC, Septembre 2021.

[10] Centre Interarmées de Concepts, Doctrines et Expérimentations, Anticipation et planification stratégiques, Ministère des armées, 2020, p. 81.

[11] Faubladier, Franck, « L’influence, ou l’introuvable doctrine », Conflits, Septembre 2021, pp. 56 – 59.

[12] Le Commandement de la cyberdéfense, ou COMCYBER, dépend de l’état-major des armées. Il est donc par nature interarmées.

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Lire aussi Grammaire de l’intimidation stratégique.

Faut-il donner des chars Leclerc à l’Ukraine ?

Le ministère des Armées étudie la cession de chars Leclerc à l’Ukraine. Un char Leclerc coûte environ 8 millions d’euros. Faut-il donner des chars Leclerc à l’Ukraine ?

Faut-il donner des chars Leclerc à l'Ukraine?
@Ministère des Armées

Céder des chars Leclerc à l’Ukraine, la fausse bonne idée.

Une cession de chars Leclerc n’apporterait aux Ukrainiens qu’un avantage localisé. Or, la France ne peut céder ses chars Leclerc sans diminuer considérablement les capacités de son armée. Dans un environnement international conflictuel, la sagesse plaide donc contre la cession de chars Leclerc à l’Ukraine.


Pour :

  • Le char Leclerc possède des performances bien plus élevées que ses homologues soviétiques alignés par la Russie en Ukraine. Il utilise une conduite de tir parmi les plus efficaces au monde.
  • De plus, la France relèverait son statut international au sein du bloc occidental avec une telle cession.

Contre :

  • Contrairement au canon Caesar, l’industrie de défense française ne produit plus de chars Leclerc. La Base Industrielle et Technologique de Défense ne dispose plus des capacités nécessaires. La France dispose d’environs 200 exemplaire. C’est très peu. Un char cédé ne pourrait donc pas être remplacé.
  • On ne peut donc pas comparer chars Leclerc et Leopard. En effet le char Leopard est disponible à plus de 2000 exemplaires en Europe. Les ukrainiens pourront donc uniformiser les formations de leurs équipages et de leurs maintenanciers. Ils ne devraient en outre pas connaître de problèmes de maintenance ou de pièces de rechange.
  • En outre, à l’inverse de l’AMX 10RC qui est en train d’être remplacé par le Jaguar, le successeur du Leclerc n’est pas attendu avant 2040, au mieux. Or, nul ne peut aujourd’hui garantir que la France n’aura pas besoin de ses unités blindées dans un avenir proche.
  • Les stocks de pièces détachées à mettre à disposition posent aussi problème. Il est probable que le niveau d’entraînement des équipages français chute en cas de cessions d’engins et de pièces.
  • Enfin, la conception et le niveau de technicité du Leclerc diffèrent grandement des matériels mis en oeuvre par les Ukrainiens. Or, les matériels militaires sont conçus pour fonctionner en système. Le char Leclerc est donc associé à des matériels comme le VBCI ou le Tigre avec lesquels il peut facilement communiquer. Sa plus-value serait donc, au mieux, tactique et ponctuelle.

Faut-il donner des chars Leclerc à l’Ukraine ? Donner des chars Leclerc à l’Ukraine apparaît donc comme une fausse bonne idée.

Fabrice d’Arsenault

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