Je vous propose un résumé du Syndrome de Goliath, que je viens de publier aux éditions Nüvis. Entre 2001 et 2014, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni ont mené plusieurs guerres expéditionnaires, en Afghanistan, en Irak et au Mali, sans rencontrer le succès attendu. Ces échecs s’expliquent en partie par leur cadre conceptuel.
Alors jeune capitaine de l’armée de Terre, je me trouvais au Mali durant l’opération Serval. Un beau jour, les « groupes armés djihadistes » que nous pourchassions ont subitement changé de dénomination, pour devenir des « groupes armés terroristes ».
J’ai vu nos analyses et nos comportements se modifier avec ce nouveau nom. La veille, nous faisions la guerre à des djihadistes, qui avaient tenté le coup de force au nom de l’indépendance du nord du pays, l’Azawad ; au matin, nous nous retrouvions à chasser d’obscurs « terroristes ». Il me semblait que ce mot réduisant à néant tout effort pour comprendre notre ennemi et ses motivations, et qu’il nous condamnait à la traque stérile d’un mode d’action.
Je me suis alors promis de découvrir un jour comment les idées façonnent la guerre.
Ce texte est né près de dix ans plus tard. Je le livre en toute humilité, avec ses imperfections, espérant qu’il apportera sa pierre à l’intelligence de la guerre. Pour que nous n’ayons pas, un jour prochain, à payer un prix bien plus élevé que celui de nos échecs récents.
Le livre est disponible sur Fnac et Amazon. Les liens ne sont pas sponsorisés, mais je gagnerai des droits d’auteur sur les ventes.
Infrastructure conceptuelle : guerre et système de guerre
Des notions comme la victoire, la sécurité, ou la gestion de crise constituent autant de manières d’encadrer la guerre par des concepts. Elles contribuent cependant à éloigner guerre et politique. La compréhension de la victoire par les Américains comme un concept absolu nuit ainsi à l’articulation entre fins politiques et objectifs militaires. Le développement du concept de sécurité permet, lui, de légitimer les interventions militaires à l’étranger. Mais associé au concept de crise, il a aussi contribué à faire percevoir l’engagement militaire comme une technique, et l’ennemi comme un criminel, avec qui toute dialectique politique devient impossible.
Puisque la dialectique politique avec l’ennemi est impossible, il apparaît nécessaire de lui trouver un substitut. Il s’agit alors de supprimer les conditions qui permettent son existence. L’approche globale fournit cet objet intellectuellement séduisant. Cependant, les conditions de sa mise en œuvre sont si exigeantes qu’elle demeure un idéal-type loin d’avoir prouvé sa pertinence sur le terrain.
Le syndrome de Goliath : faut-il brûler la stratégie ?
La conception de la stratégie dans les démocraties occidentales a elle aussi contribué à leurs difficultés. Leur compréhension du concept de stratégie a rendu cette dernière orpheline. Politiques et militaires ont agi dans des sphères différentes. Les politiques ont fait de la politique en l’appelant stratégie. Les militaires se sont concentrés sur les opérations, préservés des injonctions politiques. Ils ont perdu la légitimité, mais aussi la capacité à peser sur la décision stratégique pour que le but que leur fixe le niveau politique soit clair et réaliste.
Une centrale conceptuelle désaxée
La reconnexion entre les possibilités offertes par la guerre, ses coûts et le souhait du politique est venue d’un concept conçu pour obtenir un meilleur rendement dans les opérations, celui de contre-insurrection. Il a connu un succès tel qu’il s’est changé en dogme stratégique, et a empêché les militaires américains de s’adapter aux besoins de l’échelon politique. Mais ce dogme stratégique possédait au moins le mérite de mettre en évidence le coût de la guerre. D’aventure fantasmée, elle se transformait en réalité comptable. Si la contre-insurrection a failli tuer la stratégie américaine, elle a par effet rebond reconnecté le politique au champ des possibles, et in fine, à la stratégie.
Comment expliquer ce cadre intellectuel inadapté, malgré le bouillonnement d’idées qui a accompagné les difficultés rencontrées sur le champ de bataille ? La structure du champ de la pensée stratégique rendait plus difficile l’émergence de concepts capables de reconnecter la guerre et la politique.
L’Occident souffre donc du syndrome de Goliath. Quand la puissance militaire paraît si irrésistible qu’elle cesse de s’articuler de façon satisfaisante avec la politique, elle se change en une force brutale, mais impuissante, capable de détruire, mais non de vaincre.
Le syndrome de Goliath est garanti sans IA !
Nicolas Blanchard Farce
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