Qui sont les Houthis ?

Le Yémen a été le théâtre de conflits complexes et de bouleversements politiques. Au cœur de ce tumulte se trouvent les Houthis, un groupe rebelle qui a émergé comme un acteur majeur de la scène politique yéménite.

Houthis protestant contre des raids aériens

Aujourd’hui, les Houthis contrôlent une grande partie du territoire yéménite, dont le port majeur d’Hodeïda. Leur puissance économique et militaire leur permet de tenir en respect le gouvernement internationalement reconnu.

Qui sont les Houthis ?

Les Houthis sont un mouvement politique et religieux originaire du nord du Yémen, dans la région de Saada. Fondé à la fin des années 1990 par Hussein Badreddin al-Houthi, le mouvement tire son nom de la famille Houthi. Elle possède toujours un rôle central dans les décisions du mouvement. Initialement, les Houthis étaient un mouvement zaydite, une branche du chiisme. Ils se sont par la suite transformés en une force politique et militaire capable de rivaliser avec le gouvernement.

Leur montée en puissance a été alimentée par un mélange de griefs politiques, économiques et religieux. En effet, les Houthis se sont opposés à la marginalisation politique et économique des régions du nord du Yémen. Ils ont critiqué le gouvernement central pour sa corruption et son alignement avec des puissances étrangères, notamment l’Arabie saoudite et les États-Unis.

Idéologie des Houthis

Leur idéologie est imprégnée d’un fort sentiment anti-impérialiste et anti-américain, ainsi que d’un fervent nationalisme yéménite. Les Houthis ont également adopté un discours religieux, se présentant comme les défenseurs des intérêts des zaydites et des opprimés contre les forces extérieures et les élites corrompues.

Les Houthis appartiennent à la branche zaydite du chiisme, une des principales écoles de pensée de l’islam chiite. Le zaydisme est répandu principalement au Yémen, où il constitue la majorité de la population dans les régions du nord.

Cette branche du chiisme se distingue par son interprétation de la succession du prophète Mahomet et par son accent mis sur la justice sociale et politique. Les zaydites considèrent en effet que c’est à un imam descendant directement du prophète Mahomet que revient de diriger la communauté musulmane. Il doit être choisi en fonction de son mérite et de sa piété, plutôt que par une lignée dynastique.

Bien que les Houthis soient fortement ancrés dans la tradition zaydite, leur discours et leurs actions dépassent largement les questions religieuses pour englober des préoccupations politiques et sociales plus larges.

Abd el Malek Al Houthi, le leader charismatique des Houthis, incarne cette fusion entre la religiosité et l’engagement politique. Ses partisans le vénèrent comme un chef religieux et un guide politique. Il unit les deux dimensions de l’autorité dans la tradition zaydite. Ses discours sont empreints de références religieuses et de versets coraniques. Ils renforcent ainsi son statut de leader spirituel tout en articulant une vision politique pour le Yémen.

Les Houthis en position de force au Yémen

Le Yémen est en proie à la guerre civile depuis 2014. Les Houthis ont pris le contrôle de la capitale, Sanaa, en 2014. Ils ont renversé le gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite et forçant le président yéménite, Abdrabbuh Mansur Hadi, à s’exiler. Depuis lors, le Yémen est plongé dans un conflit violent et dévastateur, exacerbé par l’intervention militaire de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis en soutien au gouvernement de Hadi.

Les Houthis ont réussi à résister aux offensives de la coalition arabe et à consolider leur emprise sur de vastes portions du territoire yéménite, y compris Sanaa et d’autres régions clés. Leur résistance opiniâtre et leur capacité à mobiliser un large soutien populaire leur ont permis de rester un acteur politique incontournable malgré les pressions internationales et les tentatives de la coalition de les évincer du pouvoir.

Zone contrôlée par les Houthis au Yémen
Zone contrôlée par les Houthis au Yémen (2022)

Aujourd’hui, ils disposent d’une puissance militaire considérable. Les Houthis ne sont pas une rébellion en haillons. Au contraire, ils ont récupéré les ressources, armements et savoir-faire de l’armée régulière dans les zones qu’ils contrôlent. Une partie des militaires qui servaient le régime sont passés aux Houthis au gré des conquêtes territoriales. Ils ont tout simplement besoin de nourrir leur famille. Aujourd’hui, les Houthis sont capables de produire et de mettre en œuvre des armements sophistiqués. Ils bénéficient de surcroît du soutien de l’Iran. Le port de Hodeïda leur fournit également des revenus importants. Ils peuvent ainsi soutenir leur effort de guerre.

*

Les Houthis continuent de jouer un rôle central dans la politique yéménite, défiant les attentes et les prévisions de nombreux observateurs internationaux. Leur ascension fulgurante et leur résilience face aux pressions extérieures témoignent de la complexité et de la profondeur des dynamiques politiques et sociales qui façonnent le paysage yéménite contemporain.


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War is the Continuation of Politics by Other Means

Fetish, totem, stroke of genius, Clausewitz’s « formula » – « war is nothing but the mere continuation of politics by other means » – is sometimes praised, sometimes reviled by strategists.

Carl von Clausewitz
War is the Continuation of Politics by Other Means

We’ve come to the end of our Clausewitzian journey. Please feel free to read our other articles on the concepts introduced by the master in On War. We advise you to read the one on absolute war before continuing.

It’s time to confront this monument.

War is subject to politics

Clausewitz opens De la guerre with the ambition of analyzing the phenomenon of war. « We propose to examine war first in each of its elements, then in each of its parts, and finally in its entirety, that is, in the connection these parts have with each other ».

Logically, then, the discussion begins with a proposed definition. « War is therefore an act of force by which we seek to compel our adversary to submit to our will ».

Notion of political goal

The use of force – and violence – is therefore by definition inseparable from war. But for Clausewitz, force is merely a means to a political end.

However, the only way to achieve this political goal is « to put the enemy in no position to defend himself » (p. 28). The political goal can therefore only be achieved through a military objective.

If the use of armed force is the means to a political end, then war is subject to politics. This is one of the major theses of the work. It is also one of the meanings of Clausewitz’s formula, war as the continuation of politics by other means.

War is subject to politics

War does not impose its logic on politics. « It is therefore the political goal […] that determines the result to be achieved by military action, and the efforts to be devoted to it ».

The only requirement for war is that the political objective be compatible with the use of armed force. Clausewitz was not the theorist of total war, in which political reason would have to give way to the imperatives of war (that was Ludendorff).

On the other hand, the amount of effort required (i.e., the level at which the military goal is set) to achieve the political goal depends on the pre-existing relations between the belligerents. For example (this example is ours, and does not appear in the work), conquering a neighboring province may well be done without a blow, if it’s just a matter of the population concerned changing tyrants. But if people’s passions have already been aroused, this conquest can lead to a long and cruel war. The form of war changes, but not the political objective.

War and politics are therefore of the same nature. There is no break between them, despite the introduction of force. War is the means to a political end: it is simply its continuation. Politics does not cease with the use of arms.

The meaning of the formula

Strictly speaking, the « formula » is not a definition of war. Rather, it is a characterization. The starting point of Clausewitz’s analytical approach is the identification of two dominant features of warfare.

What is the « policy » in question?

The restrictive point of view

For Martin Van Creveld, in The Transformation of War, Clausewitz understands politics to mean only relations between states based on rational interests and calculations. The formula would then be unable to account for the participation of non-state groups in war, or for conflicts in which one side is fighting for its survival.

Clearly, it would not have had such a following if the term « politics » had to be understood in such a restricted sense.

Human communities

Of course, in On War, Clausewitz concentrates on wars between or within states. And with good reason: these were the only wars he knew of. However, when he describes the essence of war in Book One, he does seem to take into account the possibility of political conflicts outside the state. « Between human communities, and especially between civilized nations, war always arises from a political situation and pursues a political goal ».

Unsurprisingly, Clausewitz sees the nation – and in this case the state – as a « civilized » form of human organization. But he also envisages the existence of other types of organization, other types of « human communities ».

We will therefore define « politics » as the ways in which human communities cohabit and live together. N.B.: this is our definition. It does not appear in the work.

The struggle for survival and the disappearance of political purpose

Clausewitz also considered struggles for survival, as opposed to « political » wars fought for « interests ».

He noted that wars can vary in intensity, from wars of extermination to wars waged for cold interests. He recognizes that their relationship to politics seems, at first glance, to differ according to this intensity.

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« The more extensive and powerful the motives that lead to war, the more tense the political situation that precedes it, the more the existence of the peoples taking part in it is engaged, and the closer war itself comes to its abstract form […] and seems to withdraw from the authority of politics to follow only its own laws: the military goal and the political objective become identical. But on the other hand, the weaker the motives that preside over war and the tensions that precede it, the further the political goal deviates from the outburst of violence inherent in war, so that, obliged to deviate from its natural direction in order to conform to the one imposed upon it, war […] finally comes to seem exclusively an instrument of politics. »

On War, emphasis added.

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However, this disappearance of the political goal behind the military objective is only apparent. « All wars must be considered as political acts », he asserts a few lines further on.

If political and military aims become confused, one does not absorb the other. A war of extermination is also a political act, albeit an extreme one: it appears legitimate and necessary to at least one of the two sides.

So what are these « other means »?

Clausewitz’s answer would be immediate: violence, bloodshed. It is one of the intrinsic characteristics of war. « In order to define war without becoming too heavy-handed, we shall confine ourselves to what constitutes its primordial element: combat ». Violence is thus an extraordinary means for politics to achieve its ends.

For Clausewitz, war without violence and combat is an illusion. « According to some philanthropists, there is some artificial method which, without bloodshed, would make it possible to disarm or reduce the adversary […]. […]. However generous this idea may be, it is nonetheless an error to be combated ».

These two elements lead us to recompose Clausewitz’s characterization of war, to propose a definition of war that seems to us to be in line with his formula. War is an armed and bloody confrontation between human groups, with the aim of forcibly modifying their common modes of existence, including through annihilation.

The question now is whether this definition stands up to criticism, and whether it is of any use in dealing with the phenomenon of war.

Can war not be political in nature?

Let’s subject this definition to an intellectual bombardment and try to refute it.

Seemingly non-political reasons for war

The motives for war can be diverse: political, of course, but also religious, legal, cultural, economic… How can war not therefore be of a non-political nature?

Clearly, most conflicts can be described as « political », in the sense of our definition. A war to impose trade terms on another party, such as the opium wars (this was obviously not the only motive for these wars), falls well within our definition of cohabitation terms.

The same applies to wars waged for legal or moral reasons. Legal institutions and concepts, whatever the era, set in stone the relationships that communities must have with each other. As for imposing moral imperatives through war, this remains the imposition of a norm on the adversary.

Religious conflicts are also political

Religious conflict is also a political conflict, even if this may seem counter-intuitive. Imagine a conflict whose motivations are purely spiritual. This type of conflict is probably an impossibility, so numerous, diverse and profound are the reasons behind a war. But let’s imagine a purely religious war.

Several belligerents clash over the validity of their understanding of a religious (or philosophical) doctrine. It’s a question of day-to-day ways of living and cohabiting. So it’s already politics. The winning side will have succeeded in forcibly imposing its way of believing on the vanquished. It will have redefined the terms of cohabitation with its opponents.

Finally, it has been suggested that the wars waged by the Aztecs against their neighbors were not political. Rather, they were religious in nature. Indeed, their sole purpose was to take captives and sacrifice them to the gods. However, the real question settled by the war was who should provide the supplicants. Once a village had been subjugated, it owed a certain number of individuals to be sacrificed as tribute. While the motive for war was indeed religious (to take captives), its nature remained political. The aim was to create and maintain a system of domination between human groups.

Wars for honor?

But what about honor? An armed conflict between human groups motivated by honor would not qualify as war today. It would be considered a vendetta, or a cycle of violence. It seems inconceivable to us that two political entities would go to war over a question of honor.

However, in other societies, other cultures, other times, this notion is quite conceivable. Two groups could clash over an act perceived as unacceptable in the value system in question. In any event, armed confrontation would then take place, not to define the terms of coexistence, but with the aim of correcting an imbalance introduced into cohabitation between the groups by one of the parties. In this sense, it remains possible – albeit at the extreme limit – to conclude that this armed violence is political in nature.

Nevertheless, the conflict could not have a political objective. It would be a matter of defeating the other to an undefined extent, up to the point where equilibrium is deemed to be re-established and acceptable to the parties to the conflict.

War as culture

As a final analysis, the only circumstance in which war might not be political is if it is a culture.

This is not a conflict of cultures, in the sense of one side trying to impose its culture on the other by force. That would fall within our definition of politics. We’re talking about war as culture, as a way of life.

According to John Keegan in Histoire de la guerre, the strength of the cavalry peoples of the steppes was to have war as a way of life. In other words, they lived solely for and through combat. This position probably needs to be qualified. However, if war can be a way of life for an entire people (as distinct from a mere profession), then it is not necessarily a continuation of politics. It does not redefine the modalities of cohabitation, because it is the only possible way to cohabit. It is politics.

The Clausewitzian presupposition

If war remains political in nature, it no longer serves to resolve a conflict. This exposes the Clausewitzian presupposition, which lies not in the political nature of war, but in « other means ». Basically, Clausewitz sees war as a violent means of resolving a conflict between two human groups.

In this sense, although it cannot be detached from politics, war has no other purpose than its own disappearance in favor of a new, recognized political order. By its very nature, war is a transitory state of politics. If, on the other hand, organized armed violence is not a means, but a culture, it ceases to be a means and loses its transitory character, becoming a state of equilibrium.

However, the fact that war can be a culture is only a hypothesis, an intellectual construct. Today, no people on earth possesses this war-culture.*


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Structuring the treatment of organized armed violence

Clearly, not all organized armed violence is political, and not all violence is organized. Clausewitz’s formula clearly delimits the perimeter of war within that of violence. Without this political dimension, any confrontation between gangs could be described as war.

The notion of politics makes it possible to distinguish, within organized armed violence, between what is war and what is not.

Organized crime

Let’s consider criminals, who act in organized gangs either against their rivals or against the established order. When they act for pecuniary reasons (robbing vans, murdering rivals…), nobody would dream of talking about war.

But when it comes to deciding pre-eminence between gangs, or determining who controls a territory, the violence takes on a political dimension. The term « gang war » comes to mind, and rightly so.

The case is even more eloquent when it comes to organized resistance to the forces of law and order in order to maintain the parallel administration of a territory. This is the case of certain battles waged by Mexican cartels against the police. What we have here is a war stricto sensu.

Criminal means and political claims

Conversely, if an organization uses criminal means to further its political cause, it is legitimate to speak of war. Hostage-taking by a group whose sole aim is to profit from the ransom cannot be considered an act of war. On the other hand, if the hostage-taking is used to finance violent actions aimed at altering the political balance of power, or simply to assert a political position, then it is indeed an act of war, however illegitimate it may be in the Western conception of war.

The notion of politics makes it possible to distinguish which armed, organized and bloody acts of violence should be qualified as war.

The point here is not to enter into a circular reasoning that would explain that since war is political, apolitical violence is not war, which would prove that war is political. It is to show that Clausewitz’s formula, according to which war is the continuation of politics by other means, makes it possible to structure the perception of organized armed violence, and to put in place appropriate responses.

Contemporary applications

So, how can this formula help us understand war?

If, as Clausewitz thought, war is the continuation of politics by other means, then we can avoid two pitfalls in which the common perception of war today in the West seems to be caught.

Repoliticizing war

Firstly, war is not just a matter of technique or performance. Western countries may have tended to consider that the deployment and use of armed force were capable of winning a war thanks to their formidable capacity to kill, before being astonished at having to wage eternal wars against an enemy who was constantly being destroyed. Their poor counter-insurgency record is a result of the perception of war as a phenomenon unrelated to politics.

Indeed, the destruction of the enemy’s armed forces is necessary to bring down the will of the state. But what can the capacity for destruction achieve when the enemy is no longer a state? The adversary in asymmetrical warfare is made up of individuals who have deemed their living conditions unacceptable, to the point of risking their lives fighting against the established order. As long as the political conditions that set the insurrection in motion do not change, it is illusory to hope for any kind of victory. Between states, the political conditions of conflict change as the military balance of power changes, not in asymmetrical warfare.

Non-military levers of action

What’s more, when the balance of power is asymmetrical, military action cannot have a decisive effect. What other political or economic levers do Western democracies have at their disposal to influence the course of their foreign wars? Economic leverage is limited to the imposition of liberalism, tinged with development aid. Political leverage is limited to organizing elections. If war is indeed too serious a matter to be left to the military, then non-military means of action must also exist.

Finally, presenting armed intervention as a technical solution to a strategic problem, or worse, a moral problem, does not allow us to give our adversary his due. They are reduced to the rank of terrorists or criminals. And we negotiate with neither. Without putting politics back at the heart of warfare, there can be no peace, only long wars and defeat.

Economic, commercial and information warfare

Secondly, by placing bloodshed at the heart of warfare, we can better understand the mechanism of international relations, by distinguishing war from what General Poirier called « competitive commerce ».

Indeed, today there are countless speeches on « economic warfare », « information warfare », « trade warfare » and « cyberwarfare ». And yet, if we judge these « wars » by the yardstick of our definition and formula, the term is misused.

So what is the point of these misuses? An attempt to understand a state of tension that seems incompatible with a state of peace. In Stratégie théorique II, General Poirier explains that competition between the political projects of different socio-political players leads to a state of perpetual tension, which he calls « competitive commerce ».

Economic or information « wars » are in fact consubstantial with international relations and the state of peace. Perceiving them as wars can only cloud judgment and lead to irrational, counter-productive decisions.
Adding an adjective after « war » gives the impression of a fine analysis, or even a conceptual breakthrough. However, it often only adds to the confusion, both in understanding the phenomenon of war – which is by nature changeable, like the famous chameleon – and in understanding the state of peace. The latter is nothing more than a harsh competition, distinguished from war only by bloodshed.

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Clausewitz’s famous formula, « War is only the continuation of politics by other means », is often attacked, but never dethroned. It is a simple phrase that reminds us that war is political in nature. It is not, therefore, an autonomous phenomenon. Finally, it is characterized by organized armed violence and bloodshed.

It gives us a clearer picture of today’s world. But it also allows us to draw up safeguards delimiting what it can achieve, and above all, what it cannot do.


« War is merely the continuation of politics by other means ».

Carl von Clausewitz, On War, Book One, Chap. 1, § 24.

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Le troisième âge nucléaire

En 2018, l’amiral Pierre Vandier publie La dissuasion au troisième âge nucléaire. Mais que signifie cette expression ?

En 2018, l’amiral Pierre Vandier publie La dissuasion au troisième âge nucléaire. Il est aujourd’hui chef d’état-major de la Marine nationale. Il a notamment commandé le porte-avion Charles de Gaulle de 2013 à 2015.

L’ouvrage utilise le concept d’âges nucléaires. Mais que signifie cette expression ?

Premier âge nucléaire, 1945 – 1991

Le premier âge nucléaire commence avec les deux frappes d’août 1945 sur le Japon. Il est l’ère des fondements. Le fait nucléaire constitue une rupture conceptuelle, avec un armement dont la puissance rend possible la guerre d’anéantissement. Le 24 août 1949, l’Union soviétique accède à la bombe. Cela équilibre l’équation des dommages réciproques en cas de conflit. La puissance de destruction potentielle constitue dès lors la première pierre de la stratégie de dissuasion.

Deux aspects essentiels se détachent au cours de cette période. Le premier est le caractère putatif de l’arme nucléaire. Le second, la hiérarchisation des nations reflétant l’ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale. Cette hiérarchisation s’est renforcée avec la mise en place du traité de non-prolifération (TNP) en 1968, et la différenciation entre les pays dotés et ceux qui ne le sont pas. Le TNP constitue une étape cruciale visant à prévenir toute escalade non maitrisée. Il ouvre la voie au deuxième âge nucléaire.


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Le deuxième âge nucléaire

La chute de l’Union soviétique marque l’entrée dans une nouvelle ère. Le deuxième âge nucléaire est celui d’un espoir irénique de voir la dissuasion disqualifiée et la paix s’instaurer. Il est celui de l’ambition du bannissement définitif et total des armes atomiques en se fondant sur le retour du multilatéralisme. Rompant avec la course à l’armement de la guerre froide, plusieurs traités viennent relancer la limitation du volume de têtes nucléaires (START I & II) et interdire les essais (TICE [1]).

Ce deuxième âge est marqué par une fragilisation de la dissuasion. En effet, deux facteurs viennent la mettre à mal. Ils servent d’arguments à l’initiative Global Zero, qui promeut l’interdiction des armes atomiques. D’une part, le contournement de la dissuasion par le bas illustre les « angles morts » de la dissuasion. Elle se montre inefficace contre certaines menaces, comme le terrorisme.

D’autre part, l’émergence de la défense anti-missiles balistiques (DAMB) contribue à la décrédibilisation de la dissuasion nucléaire. Le projet DAMB porté par les États-Unis rompt les équilibres : militairement défensive, la défense anti-missile apparait en réalité stratégiquement offensive.

Par ailleurs, il ressort de cette période un affaiblissement du droit international et de sa crédibilité. Les pays possesseurs « de fait », comme l’Inde ou le Pakistan, n’ont pas signé le TNP en dépit des pressions de la communauté internationale. Qui plus est, l’ONU et l’Agence internationale de l’énergie atomique se sont retrouvées discréditées par l’intervention américaine en Irak de 2003.

Enfin, la dynamique de non-prolifération est mise à l’épreuve par l’Iran et la Corée du Nord. L’Iran pratique ainsi une forme de chantage à l’arme atomique. Quant à Pyongyang, sa marche vers le statut de puissance nucléaire a consacré la suprématie du fait accompli et l’incapacité de la communauté internationale à endiguer de pareils efforts.

Et la France dans tout ça ?

Durant cette période, la dissuasion française se transforme en appliquant le principe de stricte suffisance. Elle fait évoluer sa doctrine de frappes anti-cités vers une démarche cherchant à cibler les centres de pouvoir.

Troisième âge nucléaire

Le troisième âge nucléaire, celui que nous vivons, comporte trois caractéristiques essentielles. Il s’agit du maintien du concept de dissuasion, du renforcement des stratégies indirectes et de l’autonomisation croissante des puissances émergentes qui cherchent toutes à se doter des outils nécessaires pour soutenir leurs ambitions. Loin d’être frappée d’obsolescence, l’arme atomique constitue toujours un facteur de hiérarchisation des puissances. Elle surclasse la puissance militaire conventionnelle et brouille le calcul d’un agresseur potentiel. La conflictualité doit donc évoluer sous la voûte nucléaire au travers de guerre limitée ou par procuration au profit de stratégies indirectes. Il y a ainsi une reprise de la diffusion du fait nucléaire qui est susceptible de modifier la hiérarchie des puissances avec l’apparition de « pirates stratégiques ».

Place de la France dans le troisième âge nucléaire

Dans ce troisième âge nucléaire, la France est exposée internationalement notamment dans ses territoires ultramarins. Puissance nucléaire indépendante, elle détient une capacité autonome d’appréciation de la menace. Toutefois, dans un monde où les interdépendances et les interconnexions se sont accrues, les intérêts matériels et immatériels de la France ne sont pas localisés sur le seul territoire national. Or, les forces conventionnelles de ses compétiteurs stratégiques s’avèrent particulièrement résilientes. Ils possèdent de surcroît les moyens de tester la volonté française.

Dès lors, face à des combinaisons de stratégies d’anti-accès et nucléaires, la France doit conserver sa capacité à entrer dans la dialectique d’une crise. Elle doit par conséquent bâtir une doctrine qui lui permette de déterminer efficacement les intentions des acteurs et leur signifier explicitement un seuil à ne pas dépasser dans un contexte où ses moyens conventionnels sont par ailleurs comptés.

La capacité de frappe en second demeure le socle de sa dissuasion, car elle interdit tout calcul gagnant de la part de l’adversaire. Face aux menaces indirectes sur ses intérêts, la France ne peut envisager des ripostes graduées comme le font les États-Unis. Elle doit donc opter pour l’avertissement en étant démonstrative.

Aussi, la France doit asseoir sa dissuasion sur sa robustesse et sa « démonstrativité ». À ce titre, les capacités duales ont un intérêt stratégique. De ce fait, il ne faut pas opposer stratégies nucléaire et conventionnelle. En effet, la dissuasion constitue une fonction globale, dont les forces conventionnelles tirent profit. Mais par-dessus tout, leur complémentarité préserve du dilemme du tout ou rien.


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Exercice complexe, la dissuasion se révèle une matière vivante. La puissance des armes contraint la stratégie nucléaire à s’exprimer sous la forme de la dissuasion. Après l’échec des démarches de régulation des armes atomiques et une remise en cause de l’ordre international, notre époque semble connaitre l’émergence d’un troisième âge nucléaire.

La stratégie nucléaire n’est donc pas figée. Elle a su s’adapter aux évolutions géopolitiques et technologiques. L’affaiblissement de la communauté internationale et l’apparition d’acteurs adeptes d’un retour à une stratégie désinhibée de puissance constituent un défi pour l’avenir.

Conseils de lecture :

Trois lectures complémentaires s’avèreront utiles pour approfondir et contextualiser la question de la dissuasion abordée dans le texte de l’amiral Vandier.

Introduction à la stratégie du général Beaufre est un préalable indispensable pour pleinement comprendre les concepts de fait accompli et d’actions en dessous du seuil.

Pour creuser la notion, Des stratégies nucléaires du général Poirier constitue un des ouvrages de référence.

Enfin, pour resituer ces menaces indirectes, La guerre hors limites de Qiao Liang et Wang Xiangsiu donne des perspectives des champs de compétitions et de contestations avec nos adversaires.


[1] Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (1996).

La Chine représente-t-elle une menace ?

La loi du 1er aout 2019 sur la préservation des intérêts de la France en matière de réseaux de téléphonie mobile a provoqué le bannissement des antennes relais du géant chinois Huawei de l’hexagone. À la libre concurrence, la France a opposé le respect de sa souveraineté. Cette prise de conscience montre que l’empire du Milieu est désormais traité avec moins d’irénisme. Mais peut-on pour autant considérer la Chine comme une menace ?

La Chine est-elle une menace ? Les armes et la toge

La menace se caractérise par la présence d’une intention hostile manifestée. Elle se différencie ainsi d’un risque.

La Chine est-elle une menace ? 
www.lesarmesetlatoge.fr

La Chine ne constitue certes pas une menace militaire directe pour la France. Toutefois, à y regarder de plus près, elle représente effectivement une menace pour ses voisins et pour un ordre international dominé par l’Occident.

Un poids économique qui confère à la Chine un fort pouvoir de nuisance

La Chine est la deuxième économie de la planète. Son PIB correspond à 17 % du PIB mondial. Elle concurrence déjà largement les États-Unis. Or, Pékin utilise son poids économique pour influencer la politique et la diplomatie de ses partenaires. C’est la « coercition économique ». Par exemple, les contrats qu’elle a signés dans le cadre des « nouvelles routes de la soie » peuvent être assortis de clauses d’annulation en cas d’action contraires aux intérêts du pays. La Chine a ainsi pris des mesures de rétorsion contre la Lituanie après son rapprochement avec Taïwan.

C’est également par l’économie que la Chine force la captation de certaines ressources ou informations. La taille de son marché incite à accepter des transferts de technologie afin d’y avoir accès, comme dans le domaine aéronautique. De plus, le bannissement d’Huawei d’une partie des pays occidentaux a mis en évidence que le savoir-faire chinois en matière de télécommunication pouvait être utilisé à des fins d’espionnage. En effet, l’entreprise conserve des liens étroits avec le gouvernement de Pékin.

Ce pouvoir de nuisance devrait se renforcer dans l’avenir. Sous l’impulsion du plan made in China 2025, l’empire du Milieu possède de l’avance dans les technologies de production d’énergie renouvelable. De plus, il domine l’exploitation des terres rares. De quoi pérenniser une dépendance ciblée du reste du monde, même si elle demeure limitée à certains secteurs. Pékin reste en effet en retard dans de nombreux autres domaines.

La Chine détient donc une importante capacité de nuisance fondée sur la puissance économique. Elle se double d’une forte agressivité à ses frontières.

La Chine représente une menace directe pour ses voisins

Pour beaucoup de ses voisins, la Chine représente clairement une menace majeure, y compris militaire.

L’essor de l’armée chinoise s’appuie sur la puissance économique du pays. Le budget de la défense chinois, estimé à 252 milliards de dollars annuels, est considéré comme le deuxième du monde. Il a quasiment doublé en dix ans. Pékin développe ainsi des armements modernes, comme des chasseurs nouvelle génération ou des missiles hypersoniques.

Forte de cet outil militaire, la Chine n’hésite pas à remettre en question le tracé de ses frontières. Ce dernier reste récent et l’objet de nombreux contentieux. En mer de Chine, elle étend sa zone d’influence en occupant de nombreux îlots, et en les transformant en bases militaires. Elle recourt également à des flottes de « pêcheurs » pour exercer des pressions sur ses voisins, comme les Philippines. Par le passé, elle n’a pas hésité à user de la force. Par exemple, en 1962, dans l’Himalaya, elle s’est emparée de l’Aksaï Chin aux dépens de l’Inde. Aujourd’hui, des affrontements réguliers ont lieu le long de cette frontière.

Dans ce contexte, la question de Taïwan cristallise les tensions et fait figure de menace majeure pour la paix mondiale. Depuis la fin de la guerre civile chinoise en 1949, l’île de Taïwan et la Chine continentale possèdent deux systèmes politiques différents. D’un côté, la République populaire de Chine considère l’île comme partie intégrante de son territoire. Pékin a d’ailleurs annoncé qu’il n’hésiterait pas à employer la force pour provoquer la « réunification », certes en « dernier recours ».

De l’autre, la République de Chine (Taïwan) bénéficie d’une souveraineté de fait, mais toute déclaration d’indépendance constituerait un casus belli. Les États-Unis, sans reconnaître l’indépendance de l’île, soutiennent son régime. Ils mènent une politique fondée sur l’ambiguïté sur leur volonté de s’engager militairement en cas d’attaque chinoise.

Outre son importance géopolitique, l’île de Taïwan est de loin le principal producteur mondial de semi-conducteurs. Il s’agit par conséquent d’un enjeu vital pour les États-Unis… comme pour la Chine. Ainsi que le dit Thomas Gomart dans Entre concentration et dispersion : le bel avenir de la puissance : « À l’horizon de 10 ans, Taïwan pourrait être le test de la dialectique des volontés sino-américaine ».

Pékin représente donc une menace militaire directe pour ses voisins. Mais si elle menace l’Occident, c’est bien dans sa volonté de remodeler l’ordre international conformément à ses intérêts.


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La Chine : une menace pour un ordre du monde favorable à l’Occident

Pour la gouvernance mondiale issue de la chute du mur de Berlin et dominée par les pays occidentaux, la Chine représente une menace. Elle souhaite en effet remettre en question les hiérarchies internationales.

La Chine possède la volonté de restructurer l’ordre international à son profit. Elle cherche à tisser ses propres réseaux économiques et financiers, ainsi qu’à renforcer sa légitimité. Pékin a par exemple créé la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, qui pourrait à terme devenir le concurrent du FMI. De même, son projet de « nouvelles routes de la soie » peut être lu comme une tentative de proposer une autre forme de mondialisation, centrée autour de la Chine. Ainsi, les voies ferrées kenyanes utilisent les normes chinoises. Elle mène en outre une lutte de long terme pour gagner en influence au sein de l’ONU afin de sécuriser ses intérêts et son récit.

Le rang de la Chine sur la scène internationale constitue un élément important de légitimation pour le parti communiste. Parti qui pourrait bien se retrouver pris au piège de ses positions dures sur les questions territoriales.

Dans un autre champ, la Chine représente aussi une menace pour l’expansion de la démocratie libérale et de ses valeurs, car elle propose son système d’« autoritarisme numérique » à l’export. Son modèle se fonde sur la séparation absolue entre liberté politique et liberté économique. Le savoir-faire acquis en matière de digitale est mis à profit dans le contrôle social. Par exemple, le pouvoir chinois utilise les QR codes des passes sanitaires pour restreindre la liberté de mouvement d’individus en bonne santé, sur une base discrétionnaire. Des technologies de reconnaissance faciale, ou de traçage de la population sont ainsi exportées. Elle a par exemple aidé les dirigeants de l’Ouganda et de la Zambie à espionner leurs opposants. En présentant un visage moderne d’un pays sorti de la pauvreté, la Chine propose son modèle à l’étranger, en concurrence avec celui de l’Occident.

En effet, la montée de la Chine met à nu le rapport de force qui existe entre l’Ouest et le reste du monde. C’est en ce sens que la Chine constitue une menace pour les intérêts des États occidentaux. En proposant une offre concurrente, le géant chinois se pose en pôle alternatif aux États-Unis. Depuis la disparition de l’Union soviétique, le modèle occidental de démocratie libérale n’avait guère de concurrents.

Pékin se sert de pressions économiques, mais tente aussi de diffuser un récit favorable à ses intérêts, comme dans le cadre des débats à l’ONU sur sa répression des Ouïgours. La Chine propose une nouvelle approche des relations internationales basées autour du « consensus de Pékin », par opposition au consensus de Washington. Toutefois, le modèle chinois joue aujourd’hui davantage sur la contrainte que sur l’attraction. L’avenir dira si la le rêve chinois saura séduire autant que le rêve américain.

*

La Chine constitue donc bien une menace sur plusieurs plans. Pour ses voisins, elle représente une menace militaire. Vis-à-vis du reste de monde, sa puissance économique lui octroie un pouvoir de nuisance important. Mais par-dessus tout, elle menace l’ordre international dominé par l’Occident en proposant un contre-modèle. Cependant, ce dernier fonctionne davantage par la contrainte que par l’attraction.

Mais les jeux savants des chancelleries pourraient bien s’écraser sur la question taïwanaise, véritable détonateur et menace existentielle sur la paix mondiale, tant ni les États-Unis ni la Chine populaire ne peuvent y céder un pouce de terrain. Le piège de Thucydide pourrait bien se refermer sur l’île.

LES « EFFETS DANS LES CHAMPS IMMATÉRIELS » : UNE APPROCHE FRANÇAISE DE LA GUERRE DE L’INFORMATION

Les « effets dans les champs immatériels » sont un concept récent utilisé par l’armée de terre française. Parfois accusé d’entretenir le fou et la confusion sur son objet, il nécessite une explication de texte.

Effets dans les champs immatériels
Mise en œuvre de matériel cyber tactique à l’entraînement, Fort Irwin.
Photo by Steve Stover

« Pour réduire l’adversaire à l’obéissance, il nous faut le placer dans une position telle qu’il y trouve plus de désavantages que n’en comporterait sa soumission au sacrifice que nous voulons lui imposer […]. Les modifications que la continuation de l’action militaire apportera dans cette situation devront donc contribuer, ou du moins avoir l’apparence de contribuer à l’empirer[1]. »

Carl von Clausewitz, De la guerre.

À rebours de toutes les idées reçues, la finalité de l’action militaire n’est pas physique, mais immatérielle. À travers la destruction de ses forces, c’est la volonté de l’adversaire que l’on vise. Il s’agit de lui démontrer qu’il sera plus avantageux d’accepter la défaite que de poursuivre le combat.

Les armées se montrent naturellement à l’aise avec les actions dans le domaine physique. S’emparer d’un objectif ou neutraliser des unités ennemies restent des savoir-faire qu’elles entretiennent avec soin. En revanche, la prise en compte des effets qu’elles produisent dans l’esprit de leur adversaire leur pose davantage de difficultés.

Or, ces dernières années ont vu se développer considérablement des outils permettant de produire des effets sur la volonté de l’adversaire. Le cyberespace et l’environnement électromagnétique se révèlent des moyens d’accès à l’environnement informationnel que l’action militaire ne peut ignorer.

Pour s’assurer la maîtrise de ces champs et milieux « non physiques », l’armée de terre française a forgé le concept d’« effets dans les champs immatériels », ou ECIm. Elle définit les champs immatériels comme « la convergence de l’environnement informationnel, du cyberespace, et l’environnement électromagnétique[2] ».

Pourtant, ces champs lient de façon intime les dimensions matérielles et immatérielles des opérations. De même, la France dispose déjà d’un cadre conceptuel qui lui permet d’agir sur la volonté de l’adversaire.

Dès lors, en quoi résident l’originalité et l’utilité du concept d’effets dans les champs immatériels ?

Les effets dans les champs immatériels : un processus de définition doctrinale récent

La dimension « immatérielle » de la guerre existe depuis la nuit des temps. L’action sur les perceptions de l’adversaire se trouve au cœur de nombreux procédés tactiques dès l’antiquité. La notion de champs immatériels apparaît, elle, progressivement dans la doctrine militaire française à partir de 2008[3]. Elle connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, ce qui suscite un processus de clarification.

Un environnement doctrinal en cours de clarification

Publié en 2020, le Concept d’emploi des forces, de niveau interarmées, identifiait « deux catégories d’espaces de manœuvre et de confrontation, les milieux et les champs. Les milieux renvoient aux espaces terrestre, maritime, aérien, exo-atmosphérique et cyber ; les champs recouvrent les espaces informationnel et électromagnétique[4] ».

L’armée de terre, avec son Concept d’emploi des forces terrestres, est ensuite venue préciser la notion de champs immatériels : « Les champs immatériels sont définis comme la convergence de l’environnement informationnel, du cyberespace, de l’environnement électromagnétique[5] ».

Cyberespace, environnement électromagnétique et informationnel

La doctrine militaire française établit précisément les termes clefs d’« environnement informationnel », de « cyberespace » et d’« environnement électromagnétique ».

Les armées emploient la définition du cyberespace telle que l’a fixée l’Agence Nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Il est un « espace de communication constitué par l’interconnexion mondiale d’équipements de traitement automatisé de données numériques[6] ».

Les systèmes de commandement reposent sur l’utilisation de réseaux et de moyens informatiques. Leur « surface numérique » se révèle par conséquent une cible légitime de haute valeur.

La Doctrine d’emploi des forces française reprend la définition otanienne de l’espace informationnel. Il « comprend l’information elle-même, les individus, organisations et systèmes qui la reçoivent, la traitent et la transmettent, et l’espace cognitif, virtuel et physique dans lequel cela se produit[7] ».

Du point de vue strictement militaire, la structure de commandement adverse est un acteur clef du champ informationnel. Il est possible de modifier sa volonté ou sa perception de la réalité de façon à ce qu’il agisse contre ses propres intérêts, qu’il ne puisse plus prendre de décisions ou qu’il arrive à la conclusion que toute poursuite de la lutte est vaine. 

Enfin, l’environnement électromagnétique fait référence aux émissions électromagnétiques au sein desquelles opère une force militaire[8]. Du fait des élongations qui caractérisent les déploiements des armées, la quasi-totalité des informations indispensables au combat transitent dans l’environnement électromagnétique. Maîtriser cet espace apporte donc une supériorité certaine.

Les différents éléments qui composent les champs immatériels sont bien définis et cadrés. Mais si la pertinence d’intervenir dans chacun de ces champs n’est pas à démontrer, s’avère-t-il nécessaire de regrouper environnement informationnel, électromagnétique et cyberespace en un unique concept ?


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Un objet problématique

La notion de « champs immatériels » ne s’impose pas comme une évidence, tant elle semble séparer artificiellement les champs physiques et immatériels. Pourtant, un travail de mise en perspective en fait apparaître tout l’intérêt.

Matériel, immatériel

La notion de champs immatériels entraîne le classement des effets et actions dans deux mondes artificiellement séparés, le physique et l’immatériel. Les opérations menées dans le cyberespace, l’environnement électromagnétique ou dans le champ informationnel peuvent très bien avoir des conséquences tangibles.

En effet, les moyens de commandement peuvent être rendus inutilisables et provoquer la paralysie tactique d’unités qui ne peuvent plus se venir en aide. Le moral de l’ennemi peut être dégradé au point de conduire à sa reddition. Enfin, de fausses informations distillées sur les réseaux radio de l’adversaire peuvent le pousser à commettre des erreurs.

À l’inverse, les actions physiques auront quasiment systématiquement des répercussions dans les champs immatériels. Un coup de canon engendre des effets à la fois physiques et immatériels. Tout d’abord, il transmet des informations, comme la localisation et l’intention de l’unité qui tire. Ensuite, le projectile cause certes des dégâts tangibles, mais il possède aussi un effet sur le moral des troupes prises pour cible, surtout si le pilonnage dure.

En outre, le cyberespace comme l’environnement électromagnétique et informationnel reposent sur une couche physique. Ce sont les ordinateurs, les serveurs, les postes radio… La démolition d’une antenne relais réduira les possibilités d’action dans le champ informationnel. De même, la destruction physique des moyens numériques d’un état-major le rendra incapable de commander.

Les champs physiques et immatériels sont donc intimement mêlés. Pourquoi dans ce cas se focaliser sur les champs immatériels ?

 L’information, dénominateur commun

Les champs immatériels possèdent un dénominateur commun, mais il ne réside pas dans leur « évanescence ». En réalité, ils regroupent l’ensemble des points d’accès à l’infrastructure physique du champ informationnel[9] que l’armée de terre peut prendre en compte.

Ainsi, les actions dans le cyberespace et le champ électromagnétique permettent d’atteindre le réseau de commandement et l’espace cognitif des décideurs politiques et militaires. Elles n’ont pas d’autre raison d’être que de paralyser, transformer ou exploiter l’information utilisée par l’adversaire. 

Le champ informationnel dispose lui aussi d’une infrastructure physique. Ce sont les individus qui communiquent. Avant de parvenir au niveau cognitif, un message doit être créé, prendre une forme compréhensible, transiter entre les acteurs (particuliers ou organisations) pour produire ses effets. Atteindre un espace cognitif requiert un point d’entrée physique.

Maîtriser les champs immatériels, c’est donc maîtriser l’infrastructure d’accès au champ informationnel.

 Les effets

Cependant, la notion de champs immatériels doit impérativement être complétée par celle d’effets. Elle est définie par la Doctrine interarmées Anticipation et planification stratégiques comme la « suite, résultat ou conséquence d’une ou plusieurs actions sur l’état physique ou comportemental d’un système ou d’un élément constitutif d’un système[10] ».

Incontestablement, se contenter d’« opérations » dans les champs immatériels s’avèrerait insuffisant. Cela laisserait de côté toutes les actions physiques qui peuvent entraîner des modifications du champ informationnel, du cyberespace ou de l’environnement électromagnétique.

Par exemple, la destruction physique des moyens de commandement peut conduire à la paralysie tactique. De même, l’anéantissement d’un bataillon provoquera des effets moraux dans le reste de sa brigade, tels que la sidération ou l’abattement. Elle engendrera aussi un effet direct sur la perception des chefs de leur capacité à manœuvrer et à poursuivre le combat.

L’enjeu conceptuel consistait donc à trouver une formule susceptible d’exprimer la synthèse des effets produits dans le champ informationnel par les actions menées dans les champs physiques et immatériels. La notion d’effets vient compléter celle de champs immatériels pour aboutir au concept cohérent d’effets dans les champs immatériels.

Les effets dans les champs immatériels : un concept à visée praxéologique 

Les ECIm forment donc une représentation cohérente forgée pour rendre compte des conséquences dans le champ informationnel de toute la palette des opérations militaires possibles. Mais dans quel but ?

Ils se révèlent un concept à visée praxéologique qui doit permettre l’action à plusieurs niveaux.

 Effets dans les champs immatériels ou Info Ops ?

Le recours au concept d’ECIm peut sembler intrigant, d’autant plus que les armées françaises disposent déjà d’une doctrine d’opération dans l’environnement informationnel. Son intérêt réside peut-être justement dans le fait qu’il permet d’éviter d’employer au terme d’information.

En effet, la réception par le public du vocable de « guerre de l’information » ou « opérations d’information » pourrait poser problème, tant ils paraissent synonymes de désinformation et de diffusion de fakes news. Associer les termes « opérations » et « information » pourrait donc se montrer contre-productif. Cela contribuerait à saper la confiance de la population envers son armée. Les ECIm possèdent une charge sémantique plus neutre.

Une approche par les effets adaptée aux méthodes de planification françaises

En termes opérationnels, le concept d’ECIm vient donner de la cohérence aux actions entreprises au regard des effets souhaités. L’approche par les effets fournit une grille de lecture particulièrement efficace pour planifier et conduire les opérations. En se focalisant sur les effets produits et non sur les actions elles-mêmes, elle permet de mieux déterminer les engagements nécessaires.

Elle est en outre adaptée à la méthode française de planification tactique. Cette dernière est en effet centrée sur l’« effet majeur » et sur la synchronisation dans le temps des effets à obtenir par les unités subordonnées. Les effets dans les champs immatériels s’insèrent donc parfaitement dans les canevas de réflexion des états-majors français.

Le concept d’ECIm vient enfin enrichir les analyses tactiques de ces états-majors. Ces derniers peuvent intégrer de façon structurelle les actions et les effets dans les champs immatériels aux manœuvres qu’ils conçoivent.

 Accompagner la transformation de l’armée de terre

Au niveau de l’organisation des forces ensuite, le développement du concept d’ECIm s’inscrit dans une transformation de l’armée de terre française sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Elle remplace aujourd’hui son segment médian grâce au programme Scorpion, et conçoit le projet Titan, qui renouvellera son segment de décision à partir de 2035.

Cette réinvention capacitaire s’accompagne de réflexions doctrinales novatrices, quant au format et à l’emploi des unités tactiques. Le concept ECIm vient s’insérer dans ce cadre. Il permet une meilleure prise en compte de la guerre électronique et de l’action dans le cyberespace comme dans le champ de l’information. Il s’agit d’une approche fonctionnelle[11], utile tant dans l’acquisition de matériels que dans l’intégration de ces capacités au processus opérationnel de décision.

Les ECIm possèdent ainsi la vertu de rendre plus visibles les différentes capacités qui les composent. Cependant, cette approche se trouve rapidement confrontée à une limite importante. En effet, les ECIm ne sont pas un concept structurant. Ils n’ont pas vocation à faire émerger une nouvelle organisation des forces terrestres qui viserait à mieux intervenir dans le champ informationnel. Dès lors, certaines logiques de « propriétaires » devraient perdurer. Le commandement du renseignement devrait garder la main sur l’environnement électromagnétique, et le Commandement de la cyberdéfense[12] sur le cyberespace. Cependant, cette limite se fait aussi vertu : en renonçant à se doter d’un concept structurant, l’armée de terre se donne les moyens d’agir en évitant une réorganisation supplémentaire. Encore faudra-t-il convaincre les « propriétaires » des espaces et des champs qu’ils ont intérêt à travailler ensemble.  

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Le concept d’effets dans les champs immatériels synthétise donc les effets que produisent au sein du champ informationnel les actions menées dans les milieux physiques et les champs immatériels. C’est lui qui relie physique et immatériel dans l’unicité de l’objectif opérationnel. Son développement constitue un des axes d’efforts de l’armée de terre française.

Concept praxéologique, il possède pour raison d’être la construction de la cohérence globale des effets réalisés par des actions de nature très différente. Cette intégration devrait représenter un des enjeux des conflits à venir.

Le cadre intellectuel de l’engagement militaire demeure une donnée majeure dans la capacité d’une nation à promouvoir ses intérêts. Loin de s’ériger en doxa paralysante, il doit permettre de disposer de l’agilité nécessaire pour faire face aux surprises de demain.


[1] Von Clausewitz, Carl, De la Guerre, Paris, Ivrea, 2000, p. 30.

[2] Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement, Concept d’emploi des forces terrestres (CEFT) 2020 – 2035, Ministère des armées, 2021, p. 59.

[3] Armée de terre, FT-02, Tactique générale, 2008, p. 37.

[4] État-major des armées, CIA 01 concept d’emploi des forces, Paris, 2020, p. 12.

[5] Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement, op. cit., p. 59.

[6] Glossaire de l’ANSSI, consultable sur https://www.ssi.gouv.fr/entreprise/glossaire/

[7] Centre Interarmées de Concepts, Doctrines et Expérimentations, Doctrine d’emploi des forces, Ministère de la Défense, 2014, p. 60.

[8] La doctrine française définit bien le terme d’environnement électromagnétique. Cependant, elle le fait dans des publications qui ne sont pas communicables au grand public. Nous nous sommes donc appuyés sur la doctrine américaine : « The EME refers to the resulting product of the power and time distribution, in various frequency ranges, of the radiated or conducted EM emission levels that may be encountered by a military force, system, or platform when performing its assigned mission in its intended operational environment. It is the sum of electromagnetic interference (EMI); EM pulse; hazards of EM radiation to personnel, ordnance, and volatile materials; and natural phenomena effects of lightning and precipitation static ». Chairman of the Joint Chiefs of Staff, Joint Publication 3-13.1, Electronic Warfare, 2007.

[9] Gojon, Céline, « Champs immatériels, un combat de l’information », Note de recherche et de prospective, CDEC, Septembre 2021.

[10] Centre Interarmées de Concepts, Doctrines et Expérimentations, Anticipation et planification stratégiques, Ministère des armées, 2020, p. 81.

[11] Faubladier, Franck, « L’influence, ou l’introuvable doctrine », Conflits, Septembre 2021, pp. 56 – 59.

[12] Le Commandement de la cyberdéfense, ou COMCYBER, dépend de l’état-major des armées. Il est donc par nature interarmées.

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Lire aussi Grammaire de l’intimidation stratégique.

Why general culture is the true school of command – Charles De Gaulle

In Vers l’armée de métier (1934), Charles de Gaulle explains, with a formula that has remained famous, that general culture is the real school of command. According to him, it is necessary to train the « power of the mind », and the « intellectual and moral reflexes of leaders ». But in this work, he hardly constructs his thought except on a few pages.

De Gaulle. General Culture true school of command.
Charles de Gaulle (1890 – 1970). Officer, writer, head of state.

He had been much more prolific in Le fil de l’épée (1932). We will use these developments to understand his idea. We will also explain what qualities he thinks a military leader should possess.

Intelligence, instinct, general culture

For Charles de Gaulle, intelligence and instinct are both necessary to action.

War is such a complex domain, involving so many immaterial forces, that it is difficult to grasp it entirely by intelligence. However, even if it does not bring certainty, the intellect reduces the field of error. It brings intelligence, organization, knowledge of its strengths and weaknesses. It “prepares the conception of the action but does not give birth to it”.

Intelligence is complemented by instinct. It is through instinct that man “perceives the reality of the conditions which surround him and experiences the corresponding impulse”. Instinct is a shortcut between the sensible world and action. “Great men of war have always been aware of the role and the value of instinct. »

It is general culture that forms intelligence and instinct. It allows one to structure its thoughts and prepare its mind for decision-making, by clearing the field of possibilities. Substitute to experience, it is also much broader. It is for this reason that according to de Gaulle, « the true school of command is therefore General Culture » , and that « at the bottom of Alexander’s victories, one always finds Aristotle ».

However, general culture is not everything. A military leader needs many other qualities.

Authority

After conception, decision. Authority and courage, moral qualities, complement intelligence and instinct, intellectual qualities, in the great leader.

Decision-making is a moral process, not an intellectual one. It requires courage. Courage is not given to everyone, because of the serious consequences that the decision to be taken may entail. The mind capable of decision must also be accompanied by authority, which is the faculty of having « a grip on souls ».

Authority itself implies « prestige« . Prestige (here similar to charisma) is an innate gift, but certain aspects of it can be developed .

To work on his prestige, the commander must remain mysterious, which requires distancing himself from its subordinates. But this prestige is not inaccessibility, it is the reserve of the soul, of gestures and words, the sobriety of attitude and speech. One must feel in the silence of the leader the contained flame. It is an attitude of a king in exile.

But to maintain what must be called “majesty” (the term does not appear in the book), the leader needs a goal that connects him to greatness. However, greatness represents a weight that cannot be supported by everyone.

Finally, to the virtues of intelligence, instinct and prestige, the great leader has to add character .

The character

Character, «  virtue of difficult times « is the ability to leave its mark on facts.

The man of character inspires, decides and assumes. He has the “ passion of willing”. He is firm, but benevolent, assumes the failures and redistributes the glory. In times of peace, such a man will be perceived as proud and unruly, and he will suffer for it. But let difficulties arise, and they will naturally push him to the fore.

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If “the true school of command is therefore General Culture”, it is because that it prepares the commander for rapid and fair decision-making in the face of an unforeseeable and necessarily confuse situation . It develops the instinct which, alone, makes it possible to feel the direction to give to its choices. But if the general culture forms the instinct of the military leader, the latter must be accompanied by other qualities such as intelligence or authority, both moral and intellectual.

“All great men of action were meditative”

CHARLES DE GAULLE, LE FIL DE L’ÉPÉE.

“The real school of command is therefore general culture. Through it thought is enabled to exercise itself with order, to discern in things the essential from the incidental, to perceive the extensions and the interference, in short to rise to that degree where the ensembles appear without prejudice of nuances. Not an illustrious captain who did not have taste and sense for heritage and human spirit. At the bottom of Alexander’s victories, one always finds Aristotle. »

CHARLES DE GAULLE, VERS L’ARMÉE DE MÉTIER.

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Also read Lucien Poirier’s Comprehensive Strategy.

Qu’est-ce que la guerre hybride ?

Etymologiquement le mot "Hybride" proviendrait d’un rapprochement entre le latin hy̆brida (« de sang mêlé ») et le grec υ ϐρις « violence ».

Depuis 2014, on voit fleurir les mots de « guerre hybride » un peu partout pour qualifier… un peu n’importe quoi ; enfin, du moment que ça vient d’en face. 

Cette notion est l’exemple même du concept fourre-tout, à qui l’on fait dire beaucoup de choses. Mais ça tombe bien, parce qu’au niveau politique, c’est à cela qu’il sert.

Alors, la guerre hybride, c’est quoi ?

Aux origines de la guerre hybride

Les inventeurs de la guerre hybride

Le concept de guerre hybride est popularisé par un article du général Mattis et du lieutenant-colonel Hoffman en 2005, « Future Warfare : The Rise of Hybrid Wars »[1]. S’ils ne sont pas les premiers à parler de « guerre hybride »[2], ce sont bien eux qui vont porter ce thème dans le débat stratégique.

L’article initial, rédigé en pleine guerre d’Irak, vise à peser dans les réflexions en cours sur la « Quadriennal Defense Review » de 2006[3], et possède donc déjà une portée très politique. Le Pentagone avait identifié plusieurs types de menaces pour les États-Unis : traditionnelle, irrégulière, catastrophique et disruptive. Les auteurs font remarquer qu’il est très probable que les futurs adversaires des États-Unis emprunteront leurs procédés aux différentes catégories édictées, plutôt que de se fondre dans une identification complète à un type de menace. Ils font également remarquer que la dimension informationnelle prendra une place tout à fait essentielle dans les conflits de demain.

De la guerre hybride aux menaces hybrides

Peu à peu, la communauté stratégique s’est saisie du concept et a qualifié plusieurs conflits pourtant très différents d’« hybrides ». La guerre du Liban en 2006 a montré qu’un belligérant non étatique et irrégulier pouvait tout à fait utiliser des matériels jusque-là a priori réservés aux armées nationales[4].

Puis, en 2014, les opérations menées par la Russie en Ukraine ainsi que son soutien aux séparatistes du Donbass et de Lougansk sont l’occasion d’un glissement du concept de guerre hybride. Il est cette fois caractérisé par la combinaison de moyens militaires et non militaires dans le but d’agir pour déstabiliser un État tout en restant sous le seuil de la guerre.

La définition de la guerre hybride a donc varié avec le temps[5]. Mentionnons tout de même celle proposée par Guillaume Lasconjarias, particulièrement complète :

« le conflit hybride est avant tout une combinaison entre des moyens conventionnels, irréguliers et asymétriques, jouant sur les champs idéologiques et politiques comme informationnels pour manipuler en permanence les perceptions, et combinant forces spéciales et forces conventionnelles, agents de renseignement et provocateurs politiques, médias et acteurs économiques, cyberactivistes et criminels, paramilitaires et terroristes. L’objectif est donc de mener un effort offensif et global contre un pays, un état ou une institution, en l’affaiblissant via une crise permanente, une insurrection, une crise humanitaire ou politique grave, voire une guerre civile[6]. »

La guerre hybride, un concept militairement peu utile

La guerre hybride, c’est… la guerre

Si l’on doit reconnaitre que ce concept peut être tout à fait valide, par exemple lorsqu’il décrit tout l’éventail des actions possibles entre la guerre régulière et la guerre irrégulière[7], il faut tout de même conclure qu’il n’amène rien de nouveau.

En effet, les actions régulières et irrégulières sont combinées depuis l’antiquité[8] ; quant à la combinaison des moyens militaires et non militaires, elle est incluse dans la stratégie intégrale du général Poirier[9] (lien poirier) ; enfin, les stratégies de déstabilisation sont aussi vieilles que la politique. Concernant l’emploi des matériels les plus modernes ou des technologies duales par des acteurs non étatiques, la « techno-guérilla », pense-t-on que les guérillas d’hier se contentaient d’armes démodées capables seulement de faire un peu de bruit ?

La guerre hybride, la mise en boîte de trop ?

Qui plus est, cette notion floue pourrait aussi bien être contre-productive. En effet, l’engouement pour la notion de guerre hybride est certainement imputable à la nécessité structurelle pour l’analyste de classer et de catégoriser. Analyse est par définition identifier les parties d’un tout et leurs relations.

Or, si l’analyse théorique est un préalable indispensable pour former l’instinct des chefs[10], ces classifications dans des classifications pourraient s’avérer contre-productives pour des praticiens qui ont à faire à chaque fois à un conflit nouveau, unique, à une nouvelle couleur du caméléon clausewitzien, et qui doivent à tout prix résister à la tentation d’exhumer une liste d’actions à mener en fonction de tel ou tel type de conflit[11]. Une multiplication des concepts et des cadres d’analyse, aussi satisfaisante qu’elle soit sur le plan intellectuel, pourrait mener à des erreurs d’appréciation par l’application de grilles de lecture préformées. Paradoxalement, peut-être était-ce là l’enseignement de l’article du général Mattis et de lieutenant-colonel Hoffman…

Aussi aujourd’hui le thème de l’hybridité est-il abordé avec circonspection. Par exemple, le Pentagone a renoncé à en rédiger une doctrine[12], quant à la France, si elle emploie le terme de « menace hybride », on ne le retrouve mentionné que dans un seul document de doctrine militaire[13], rédigé en 2015 alors que la mode de l’hybridité faisait fureur. Il ne fait pas l’objet d’un document de doctrine particulier. Le Revue stratégique quant à elle ne l’emploie qu’une fois[14], ce qui montre que ce terme n’a pas véritablement réussi à s’imposer dans l’hexagone.

La guerre hybride, une ressource politique[15] de grande valeur

En revanche, au niveau politique, le concept fait figure de pépite. Né dans des publications américaines, le terme a vite été repris notamment par l’Union européenne et l’OTAN.

Caractériser l’agression

D’une part, l’Alliance montre qu’elle est plus que jamais nécessaire, puisque les frontières européennes peuvent à nouveau être l’enjeu d’un conflit. D’autre part, le concept de guerre hybride, en mêlant menaces non militaires et militaires, crée un continuum de la conflictualité en temps de paix. Cela permet à l’Alliance de se mettre en capacité de répondre avec ses moyens militaires aux défis posés en Europe de l’Est.

Le terme de guerre hybride a le mérite de mettre les Occidentaux, et spécialement les Européens, face à la réalité qui est la leur et qu’ils n’ont pas toujours voulu voir. Tout le monde ne conçoit pas la paix comme une coexistence irénique. Or l’Union européenne s’est construite sur la promesse de la fin de la guerre en Europe ; elle a le plus grand mal à concevoir les relations extérieures sous le prisme des rapports de puissance. Il en va de même pour un certain nombre de nations européennes qui n’ont plus connu de conflit armé depuis la Seconde Guerre mondiale. Mettre un nom sur des tentatives indéniables de déstabilisation ou de prise de contrôle est un pas en avant significatif vers une compréhension du monde adéquate pour pouvoir dialoguer de façon réaliste avec ses voisins.

Enfin, les « menaces hybrides » sont en fait une ressource politique qui offre la possibilité d’unifier les visions stratégiques des Européens. Elles permettent d’unir les menaces auxquelles font face les nations européennes, que ce soit à l’est avec des tentatives de déstabilisation russes ou le terrorisme islamiste. Cette unification des points de vue, si difficile à obtenir en Europe, permet la mise en place de politiques de résilience.

Un terme lourd de sens

En effet, « hybride » n’est pas un mot neutre. Il est porteur d’une forte charge négative. L’hybride est ici une recomposition, presque contre nature, de plusieurs ensembles qui n’étaient pas destinés à se côtoyer ; il s’agit presque d’un objet mutant, si indéfinissable qu’il en est incontrôlable. En effet, étymologiquement le mot proviendrait d’un rapprochement entre le latin hy̆brida (« de sang mêlé ») et le grec υ ́ϐρις « violence ».

La charge d’angoisse que « l’hybridité » véhicule est un facteur qui délégitime celui qui la met en œuvre. L’Occident ne pratique donc pas ce type de guerre, mais l’« approche globale », dont la guerre hybride a quasiment été définie comme le « double maléfique » par Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN :

« [la guerre] hybride est le pendant obscur de notre approche globale. Nous employons une combinaison de moyens militaires et non militaires pour stabiliser des pays. D’autres s’en servent pour les déstabiliser »[16].

Jens SToltenberg, secrétaire général de l’OTAN, 2015

Le terme « hybride » possède donc indéniablement une charge morale forte qui favorise le rassemblement contre les auteurs d’actes « hybrides ».

La guerre hybride, la guerre des autres

La guerre hybride, c’est la guerre des autres. Personne ne se réclame d’une doctrine de guerre hybride. Les opérations militaires occidentales, qui allient forces conventionnelles, forces spéciales, partenariat militaire opérationnel (former et employer les troupes locales au combat), soutien à des groupes paramilitaires, guerre de l’information, investissement économique, parfois appui des ONG, et quelquefois même mensonge d’État, comme lors de la guerre d’Irak de 2003, possèdent pourtant toutes les caractéristiques de la guerre hybride.

Les Russes, eux, n’emploient pas le terme de guerre hybride, mais de guerre de nouvelle génération (ou guerre non linéaire).

*

Sans revenir sur tous les travaux et les controverses à son sujet, nous conclurons que l’hybridité est un concept peu utile militairement. Tout en restant flou, il tente de décrire comme révolutionnaire une réalité aussi vieille que la guerre. Considérons donc l’hybridité comme une notion plus que comme un véritable concept, une notion évoquant une forme de conflictualité marquée par l’ambiguïté.

En revanche au niveau politique c’est une notion particulièrement utile, ce qui peut contribuer à expliquer son succès.

Voir aussi qu’est-ce que la guerre asymétrique.

*


[1] Mattis, J. N., & Hoffman, F., « Future Warfare: The Rise of Hybrid Wars », Proceedings, vol. 131, n° 11, novembre 2005.

[2] Walker, R. H., SPEC FI., « The United States Marine Corps and Special Operations », Monterey, Naval Postgraduate School, 1998.

[3] Barbin, J., « La guerre hybride, un concept stratégique flou aux conséquences politiques réelles », Les champs de mars, 2018/1, 30, p. 109, et Alchus, T., « L’adaptation de l’OTAN aux menaces de « guerres hybrides » russes » [en ligne], CSFRS, 2019, disponible sur <https://www.geostrategia.fr/ladaptation-de-lotan-aux-menaces-de-guerres-hybrides-russes/>, (consulté le 19 avril 2020).

[4] Tenenbaum, E, « Guerre hybride : concept stratégique ou confusion sémantique », Revue de Défense Nationale, mars 2016, p. 32.

[5] Hoorickx, E., « Quelle stratégie euro-atlantique face aux « menaces hybrides »? », Revue de Défense Nationale, novembre 2017, pp. 118 – 122.

[6] Lasconjarias, G., « Qu’est-ce que la guerre hybride » [en ligne] disponible sur <https://www.anoraa.org/articles/20995-quest-ce-que-la-guerre-hybride>, (consulte le 25 avril 2020).

[7] Tenenbaum, E., Le piège de la guerre hybride, Focus Startégique, n°63, octobre 2015.

[8] Henninger, L., « La guerre hybride : escroquerie intellectuelle ou réinvention de la roue ? », Revue de Défense Nationale, mars 2016, pp 51– 55.

[9] Poirier, L., Stratégie théorique II, Paris, Economica, 2015, pp. 113 – 120.

[10] De Gaulle, C., Le fil de l’épée, Paris, Perrin, 2015 ; Von Clausewitz, C, De la guerre, Paris, Ivréa, 2000, pp. 131 – 132.

[11] Henninger, L.,« La guerre hybride… », op.cit., p. 54.

[12] Henninger, L., loc. cit.

[13] Armée de Terre, DFT 3.2, t. 1 (FT-03), L’Emploi des forces terrestres dans les opérations interarmées, Paris, CDEF, 2015

[14] Ministère des Armées, Revue stratégique de défense et de sécurité nationale, Paris, Dicod, Bureau des Éditions, 2017, p. 47.

[15] ALCHUS, T., « L’adaptation de l’OTAN aux menaces de « guerres hybrides » russes » [en ligne], CSFRS, 2019, disponible sur <https://www.geostrategia.fr/ladaptation-de-lotan-aux-menaces-de-guerres-hybrides-russes/>, (consulté le 19 avril 2020).

[16] « Hybrid is the dark reflection of our comprehensive approach.  We use a combination of military and non-military means to stabilize countries.  Others use it to destabilize them. », Jens Stoltenberg, 25 mars 2015, disponible sur https://www.nato.int/cps/en/natohq/opinions_118435.htm?selectedLocale=fr>, (consulté le 25 avril 2020). C’est nous qui soulignons.

Understanding Clausewitz’s Trinity

For Clausewitz, the nature of war is to wear changing forms, because it proceeds from the "wonderful trinity".
French speakers, this way.

In this article we will explain what Clausewitz’s Trinity is, and why he compares war to a chameleon.

In the first chapter of On War, Carl von Clausewitz analyzes the essence of war, in order to develop a unique theory which would explain the diversity of its forms. According to Clausewitz’s theory, the very nature of war is to wear changing forms. He compares war to a chameleon, which appearance changes according to its environment. This is because war is part of politics, and also because it proceeds from the « Wonderful Trinity ».

War is the instrument of politics

The first factor which brings about the perpetual change in the form of war, is its submission to politics. War is the « continuation of politics by other means, » as the immortal formula expresses it.

Indeed, if it is the instrument of politics, the form of war will depend, first of all, upon the motives of the conflict. Depending on their importance, they will excite or appease both camps passions.

Second, the form of war rely on its pre-existing conditions. The two adversaries do not raise ex nihilo. They already have political connections, which will influence their mutual perceptions and therefore the shape of the war to come.

« Wars must differ in character according to the nature of the motives and circumstances from which they proceed »

CARL VON CLAUSEWITZ, ON WAR, BOOK I, §27

It is by analyzing this singular political character of a singular war that one can determine what form it will take. But one must also understand that war equally proceeds from the « wonderful trinity ».

Clausewitz’s wonderful trinity

The second factor which make the form of the war change is the « wonderful trinity, » upon which Clausewitz concludes Chapter I of On War.

War proceeds from three distinct parts of a trinity: « blind instinct », « free activity of the soul » and « reason ».

War is the manifestation of « blind instinct », « hatred and animosity », passions quick to ignite. These characteristics are associated with the people and the « original violence » of war.

But war is also « free activity of soul », because it is subject to the « play of probability and chance », within which the warlike virtues of the army and the talent of the general can be expressed to various degrees.

Finally, war « belongs purely to the reason, » since it is directed by politics. The government rationally chooses its goals.

People, army, government; instinct, soul, reason; passions, virtue, intelligence: this is the wonderful trinity from which war proceeds.

However, each of these variables has its own strength and its own intensity, depending on the conflict. As war takes its form according to the ever different relationships between the elements of the trinity, this form is therefore perpetually changing.

Letter and Spirit of the « Wonderful Trinity »

The three parts of Clausewitz’s trinity should not be taken to be strictly separate. The people may very well be armed, or the general may also be the head of the state. But their separation allows the identification of the main elements which will give a specific war its specific form.

With our contemporary theoretical tools, we could try to characterize the form of a conflict by analyzing its actors’ sociology, culture and politics. And this, even if the people and the army are merged, if the « army » is irregular or if the goals of war are thought to be irrational.

Clausewitz’s Trinity : a salutary reminder of the reality of war

It is the nature of war to wear ever-changing forms. This, because it obeys a political purpose, takes place in a specific context, and is conducted under the auspices of a singular combination of the wonderful trinity.

We could have stopped there. However, this simple conclusion, that the nature of war is to possess an ever-changing form, leads to further reflection for practitioners.

The war to fight will never be the war we have studied, prepared for, trained for. Even if we can try to predict what form it will take, or better, to invent this future form, this will never lead to the war we have prepared.

Hence, military commanders’ training should not aim to implement a doctrine, but to adapt this doctrine to real conditions, always anticipated, but each and every time unexpected. There is only one way: train your instinct; and one imperative: have young leaders, endowed with the intellectual plasticity necessary to question their certainties when these certainties collide with reality. Because they will.

“We will be lost if we turn in on ourselves; saved, only, if we train our brains hard, to know better and imagine quicker. « 

MARC BLOCH, L’ETRANGE DEFAITE, 1940

Is imagination the most important quality for a military commander?

Qu’est-ce que la guerre asymétrique ?

Qu’est-ce que la guerre asymétrique ?Soldats américains en Afghanistan

La guerre asymétrique, tout le monde sait ce que c’est… à peu près. Mais curieusement, il est assez difficile de trouver des articles de vulgarisation de qualité qui en traitent. Il n’y a qu’à regarder la page Wikipédia sur le sujet… Pourtant, ce concept a donné naissance à une littérature particulièrement abondante chez les spécialistes. D’autant que les forces armées occidentales, depuis 2001, se montraient incapables de s’imposer dans ce type de conflits.

Alors, la guerre asymétrique, c’est quoi ?

Une asymétrie, des asymétries

Commençons par un peu de vocabulaire. Un conflit est dit « symétrique » lorsqu’il oppose deux armées de même nature et dont les moyens sont à peu près du même niveau. Par exemple, la France et l’Allemagne en 1914 ou 1939. Il est dissymétrique quand les forces en présence utilisent des systèmes de combat plus ou moins identiques, mais ont des moyens très inégaux, comme pendant de la guerre du Golfe ou celle de Géorgie en 2008. 

Une guerre est asymétrique lorsque les différences entre les parties au conflit sont de trois ordres : moyens, procédés, volonté.

Asymétrie de moyens et de procédés

Elle oppose deux adversaires aux moyens particulièrement déséquilibrés. L’un a la capacité de se projeter pour détruire l’adversaire chez lui, ce que l’autre n’a pas les moyens de faire. Le meilleur exemple est bien sûr la guerre d’Afghanistan. La première armée du monde, dotée d’une supériorité technologique écrasante, affronte des bandes de talibans très légèrement équipés. Ces derniers sont incapables s’opposer de vive force à la coalition et doivent recourir à des tactiques de guérilla.

Cette asymétrie des moyens provoque en effet une asymétrie de procédés tactiques. Face à un ennemi très supérieur en nombre et en moyens, qui recherche le contact et la destruction, le combattant asymétrique n’a pas d’autre choix que d’employer les procédés tactiques de la guerre irrégulière : l’évitement, la guérilla, le terrorisme. Il tente simplement de survivre. Pour lui, ne pas être anéanti représente déjà une victoire.

Il se sert de sa connaissance du terrain et de la population pour poser un insoluble dilemme de sureté à son adversaire. Partout il porte des petits coups, sur des cibles peu défendues, puis se dissout dans la population. Il fait donc durer la guerre en usant la volonté de combattre de son adversaire. C’est la « manœuvre par lassitude » décrite par le général Beaufre.

Asymétrie des volontés

C’est là la dernière asymétrie, et la plus importante : l’asymétrie des volontés. Dans Why big nations loose small wars, qui est le texte qui introduit le concept d’asymétrie en 1975, Andrew Mack ne parle pas d’asymétrie de moyens ou de procédés, mais d’asymétrie des volontés. En effet, Mack tente de tirer les leçons de la guerre du Vietnam et des conflits de décolonisation. Il note que la volonté du camp qui lutte dans une opération étrangère, loin de chez lui, dans une guerre choisie à laquelle il peut mettre fin à tout moment, mais qui lui coûte économiquement et politiquement, s’effritera plus vite que celle de celui qui combat pour sa survie. Comme le cœur de l’affrontement guerrier est la dialectique des volontés, le plus faible n’est pas celui que l’on croit…

Qu’est-ce que la guerre asymétrique ?
Asymétrie des volontés au Vietnam.

Cette asymétrie des enjeux ou des volontés est au centre de la guerre asymétrique. Nul ne songe à parler de guerre asymétrique pour évoquer, par exemple, les conflits en Tchétchénie. En effet pour les Russes la défaite n’était pas une option.

Attention aussi à l’anachronisme, qui voudrait voir dans n’importe quel emploi de troupes légères ou de tactiques de guérilla dans l’histoire un conflit asymétrique… Andrew Mack introduit ce concept au milieu des années 70 pour faire référence à un type de conflit bien particulier, qui s’est ensuite trouvé « enrichi », quoique l’on puisse légitimement dire « dévoyé », au début du XXIe siècle, mais toujours en rapport avec une certaine synthèse contemporaine de l’art de combattre occidental.

Une guerre asymétrique est donc caractérisée par une asymétrie de moyens, qui mène à une asymétrie de procédés, dans le cadre d’un affrontement des volontés aux enjeux asymétriques.

Guerre asymétrique ou guerre irrégulière ?

L’asymétrie utilise les procédés tactiques de la « guerre irrégulière » .

Le modèle de l’« irrégularité » se comprend par rapport au modèle « régulier », dont il serait la quasi-antithèse. Ce modèle « régulier » est bien sûr le modèle occidental de la guerre, qui est aujourd’hui partagé par bien des nations non occidentales.

NDA : précisons qu’il ne s’agit pas ici de déterminer si ce modèle est justement analysé ou s’il est une construction artificielle contre-productive.

Le modèle occidental serait celui de la bataille, de la recherche de la destruction dans le choc de masses de manœuvre équipées d’armement lourd et sophistiqué. L’anéantissement des forces armées est, dans ce paradigme, nécessaire et suffisante pour créer un nouveau rapport de forces politique qui mettra fin à la guerre. Ce type d’affrontement particulièrement violent est tout de même borné par un certain nombre de règles, le droit de la guerre. La première de ses lois est la distinction entre combattants et non-combattants.

L’irrégulier défie ce modèle point par point. Refusant la bataille, il pratique l’esquive, et évite par-dessus tout les combats d’anéantissement. Légèrement équipé, il réfute l’opposition entre combattants et non-combattants, en se fondant dans la population et s’en prenant à elle si nécessaire. Comme il est déjà dans la clandestinité, la destruction de ses unités n’influe que peu sur le rapport de force politique. Bref, s’il joue selon les règles de la guerre fixées par le camp le plus puissant, il perd. Il lui faut donc en inventer d’autres.

Distinction guerre asymétrique – guerre irrégulière

Mais alors, quelle différence entre guerre asymétrique et guerre irrégulière ? Si l’on peut dire que le concept de guerre irrégulière est plutôt centré autour de procédés tactiques, et de son lien avec un art de la guerre dit « classique », celui d’asymétrie porte d’abord sur la caractérisation des parties au conflit. Toutefois, ces deux concepts sont très proches, car l’asymétrique est contraint d’employer exclusivement les procédés de la guerre irrégulière à cause de son rapport de forces très défavorable.

Pourquoi perd-on ces guerres asymétriques ?

Qu’est-ce que la guerre asymétrique ?

À l’heure de la chute de Kaboul, pourquoi perd-on ces guerres ? Pour Mack, la réponse serait claire : les enjeux n’étant pas du même niveau, la volonté du camp expéditionnaire s’avère rapidement insuffisante pour mener la guerre aussi longtemps et aussi durement qu’il le faudrait. Il finit par se lasser et se retire. Mais développons un peu, pour les guerres expéditionnaires conduites par les démocraties occidentales après 2001.

Dépolitisation de la guerre

La première raison de ces échecs, et sans aucun doute la principale, est la dépolitisation de la guerre. En considérant de l’ennemi comme un terroriste, donc un criminel, on nie la dimension politique de son combat. Nous recherchons donc son anéantissement total et refusons de négocier avec lui pendant qu’il en est encore temps. Par voie de conséquence, la victoire militaire ne peut pas produire d’effet politique. Cela d’autant plus que les objectifs politiques des occidentaux, quand ils existent, sont peu clairs ou irréalistes. Comment croire en effet que l’on peut démocratiser l’Afghanistan en quelques années ? Entre la Révolution française et un régime démocratique stable en France, il s’est passé près d’un siècle et plusieurs guerres qui ont enflammé l’Europe. Si la contre-insurrection est incapable de couper la guérilla de ses soutiens extérieurs, la guerre se poursuit donc indéfiniment, tendue vers un impossible anéantissement.

Face à un blocage militaire — la destruction des forces ennemies ne provoque pas de victoire politique —, les armées cherchent alors d’autres moyens de créer ce nouveau rapport de forces politique. Elles vont s’adapter au style de combat adverse, et tenter de « gagner les cœurs et les esprits » de la population.

Gagner les cœurs et les esprits, mais perdre les corps

Évidemment, des armées professionnelles aux effectifs réduits ne peuvent contrôler cette population ; il faut donc mettre en avant les troupes locales, formées, entraînées et équipées à l’occidentale. Mais leur combativité, peut-être de ce fait même, s’avère souvent questionnable. Or, quand bien même le peuple plébisciterait le projet politique porté par ces troupes (ce qui est déjà assez improbable), cette bataille des cœurs et des esprits est, elle aussi, asymétrique. Quand le camp soutenu par l’Occident va rechercher l’adhésion de la population, l’adversaire asymétrique utilisera lui un mélange d’adhésion et de terreur. Qui dénoncerait des combattants cachés dans son village au risque de voir sa famille massacrée ?

Enfin, lorsqu’au bout de plusieurs années, de guerre lasse, les nations occidentales acceptent de négocier, elles ne sont plus en position de force. Elles doivent se retirer sans lauriers.

*

La guerre asymétrique, c’est donc la rencontre entre des belligérants dont les forces sont si inégales que le plus faible ne peut accepter un combat direct. Il doit recourir des modes d’action alternatifs, tels que la guérilla ou le terrorisme. Mais une asymétrie des enjeux vient compenser cette asymétrie de moyens. L’un lutte pour sa survie, l’autre dans un conflit choisi qu’il peut abandonner à tout moment. La dialectique des volontés étant au cœur de la guerre, le rapport de forces s’inverse peu à peu.

*

C’est dans cette asymétrie des volontés que réside en réalité l’essence de la guerre asymétrique. Loin de représenter un quelconque changement dans la nature de la guerre, cela confirme son caractère politique.

Tipez ici !

On se sent toujours un peu idiot quand on découvre un nouveau concept dans une publication anglo-saxonne. Il va de soi pour l’auteur (mais oui, enfin, la 4rth generation warfare !), mais nous, on n’en a jamais entendu parler… La guerre en boîte est une nouvelle série d’articles consacrée à des concepts stratégiques et militaires qui tentent, parfois à leur corps défendant, de caractériser la guerre, de la mettre en boîte.

Voir aussi le système thalassocratique chez Thucydide.

Le système thalassocratique chez Thucydide, dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse

Le système thalassocratique chez Thucydide, dans la Guerre du Péloponnèse

Au livre premier de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide décrit la formation de l’empire athénien et met en lumière les fondements de ce que l’on pourrait appeler son système thalassocratique. Malgré ses 2000 ans, son analyse s’avère encore pertinente aujourd’hui.  

Une thalassocratie est définie par Paul Vidal de la Blache comme un « État dont la puissance réside dans la domination sur les mers ».

Notons que Thucydide n’emploie pas le mot de thalassocratie ; et pour cause, le terme vient du grec Thalassokrator (« le maître de la mer »), forgé par Strabon au 1er siècle, soit 400 après la mort de notre auteur.

L’édition utilisée pour cet article est Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Paris, Robert Laffont, 1990.

Aux origines de la cité

Les premiers chapitres de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse sont connus sous le nom d’« Archéologie ». Thucydide y explique sa méthode, et il y revient sur les origines de la puissance des cités grecques, et particulièrement celle d’Athènes. 

Au commencement était une géographie défavorable. Ce qui n’est pas encore le monde grec est composé, du Péloponnèse à l’Asie Mineure, d’un chapelet d’îles et de territoires montagneux, peu fertiles. Les meilleures terres sont convoitées par tous, ce qui provoque des mouvements de populations ; les plus forts chassent les précédents occupants avant d’être chassés à leur tour. Athènes, dont le sol est aride, n’excite en revanche pas l’appétit des conquérants. Paradoxalement cela la favorise, puisqu’elle en tire une certaine stabilité, et voit croître sa population de celles qui ont dû abandonner leurs terres.

Cependant, en ces âges obscurs il est impossible pour les cités de stocker des réserves de vivres ou des richesses. En effet, la piraterie règne sur les eaux, et les villes côtières sont victimes de raids incessants. Faute de revenus suffisants pour construire des remparts ou de sécurité pour commercer, les cités grecques doivent se résoudre à devenir la proie des pirates ou à se développer à l’intérieur des terres. 

Ce cercle vicieux n’est brisé qu’avec la mise sur pied par le roi Minos d’une flotte capable de mettre fin à la piraterie. Ces nouvelles conditions politiques autorisent le développement du commerce, qui lui-même permet enfin la construction de remparts. Les villes grecques peuvent dès lors amasser des richesses, équiper des flottes et aller soumettre d’autres territoires pour qu’ils leur paient tribut. C’est l’origine du système thalassocratique. Une organisation politique a permis de mettre à profit une géographie défavorable pour accumuler du capital et le transformer en puissance.

Les fondements de la puissance : le système thalassocratique

La thalassocratie athénienne telle que décrite par Thucydide repose sur quatre éléments qui agissent en système : la flotte, l’argent, les remparts et les alliés.

Flotte

La flotte est l’élément le plus important. Dans la géographie du monde grec, fait de zones montagneuses et de nombreuses îles de petite taille, c’est elle qui permet le contrôle de la terre. C’est aussi elle qui protège les relations commerciales et donc les approvisionnements des cités. Elle est la puissance projetée qui soumet les ennemis et attire les alliés.

Remparts

Les remparts ont également une importance capitale. Ils défendent les flottes au mouillage, mais surtout ils sanctuarisent les points d’appui sur la côte, empêchent les raids, et de ce fait autorisent le stockage de la richesse et le développement du négoce.

Posséder des murailles constitue aussi un symbole tout à fait nécessaire pour exister en tant qu’entité politique dans la Grèce antique. Relever les remparts de la cité est la première chose qu’entreprend Thémistocle après les guerres médiques, « car il n’était pas possible, sans des moyens de combat équivalent, de participer aux délibérations communes dans des conditions semblables et justes ». Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, p. 217.

Argent et alliés

Les échanges apportent le troisième élément clef, l’argent, sans qui il n’est pas possible de construire ou d’entretenir flotte et murailles.

En plus du commerce, les alliés — ou territoires soumis — sont les grands pourvoyeurs d’argent. Ils versent un tribut annuel à Athènes et lui procurent trières et troupes. De ce fait, ils augmentent sa capacité à s’étendre, tout en réduisant leurs propres possibilités d’armer une flotte et donc de se poser un jour en concurrents d’Athènes.

« cette répugnance à faire campagne avait amené la plupart [des alliés d’Athènes], afin de ne pas s’éloigner de chez eux, à se faire assigner en argent pour une somme représentant les navires à fournir : aussi Athènes voyait-elle croître sa flotte, grâce aux frais qu’ils assumaient, tandis qu’eux-mêmes, en cas de défection, entraient en guerre sans armement ni expérience ».

Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, p. 220. 

Symbole de l’importance de ces quatre éléments, quand peu avant le début de la guerre du Péloponnèse les athéniens soumettent les îles de Thassos ou d’Égine, ils leur font mettre à bas leurs remparts, céder leur flotte et payer des réparations pour le conflit ainsi qu’un tribut annuel.

« Les Éginètes, après cela, traitèrent aussi avec Athènes, acceptant de raser leurs fortifications, de livrer leur flotte et de se faire fixer un tribut pour l’avenir ».

Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, p.224.

« Les Thasiens, à leur troisième année de siège, traitèrent avec les Athéniens : ils abattaient leurs remparts et livraient leur flotte ; une taxation fixait pour eux les sommes à acquitter aussitôt et à verser régulièrement dans la suite ».

Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, pp. 220 – 221.

Troupes terrestres et territoires

Les troupes terrestres ainsi que les territoires contrôlés par les cités ne sont pas sans importance, mais viennent seulement compléter le système. Ainsi, Périclès accepte dès le début des hostilités de voir les terres d’Athènes ravagées, puisque grâce à ses remparts, la cité peut protéger les hommes, et que grâce à ses alliés et aux îles qu’elle gouverne, ses approvisionnements sont assurés tant qu’elle a la maîtrise de la mer.

« Il faut nous désintéresser de la terre et des maisons [qui sont à la campagne], pour ne veiller que sur la mer et la ville […]. Et, si je croyais devoir vous convaincre, je vous dirais d’aller vous-même les mettre au pillage ».

Discours de Périclès aux Athéniens, Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, p.243.

De même, les troupes terrestres sont indispensables pour protéger les villes ou s’assurer de la loyauté de ses alliés, toutefois sans la flotte leurs déplacements lointains sont longs et difficiles. De plus, les remparts permettent à peu d’hommes de défendre des cités entières.   

Le modèle thalassocratique chez Thucydide

La stratégie lacédémonienne : briser le cercle

Lorsque les Lacédémoniens se proposent de rentrer en guerre par crainte de l’extension irrésistible d’Athènes, ils examinent la stratégie à mettre en œuvre. Les Corinthiens, leurs alliés, leur conseillent de s’attaquer au système de puissance adverse et de briser le cercle. Ils suggèrent deux mesures, à savoir remédier à la principale faiblesse de Sparte, l’absence de flotte, puis cibler le point le plus fragile du système athénien : ses alliés.

« Pour la marine, qui fait leur force, nous en équiperons une avec nos ressources à chacun, et avec l’argent de Delphes et d’Olympie : en faisant un emprunt, nous pouvons, grâce à une solde supérieure, débaucher les marins étrangers qu’ils emploient ; car la puissance d’Athènes est affaire de dépense, plus qu’elle ne lui est propre […]. Nous avons encore à notre disposition d’autres procédés de guerre : la défection provoquée de leurs alliés — la meilleure façon de supprimer les revenus qui font leur force —, le contrôle de leur pays au moyen d’ouvrages fortifiés, et bien d’autres possibilités ».

Discours des corinthiens au congrès de Sparte, Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, pp, 229 — 230.

En effet, ses alliés procurent à Athènes richesse, navires, troupes, et vivres. Et sans flotte, pas d’action possible sur eux. Or, ce lien avec ses alliés est justement le point faible du système athénien. Son impérialisme agace et inquiète ; la distinction entre cité alliée et cité soumise est ténue : le ressentiment envers Athènes est fort. C’est précisément la réussite de cette stratégie de désolidarisation qui permettra la victoire de Sparte. 

Un système encore valide ?

Si le système thalassocratique décrit par Thucydide ne suffit plus à expliquer les fondements des thalassocraties modernes, force est de constater qu’elles se glissent tout de même remarquablement bien dans son modèle.

N.B. : il ne s’agit pas ici de démontrer que des systèmes politiques ultérieurs sont explicables par le système de Thucydide. Cela serait méthodologiquement condamnable. Notre intention est simplement de montrer la profondeur de son analyse.

Prenons, pour s’en convaincre, deux exemples de thalassocraties occidentales proches de nous, l’Empire britannique du XIXe siècle et la domination américaine contemporaine. 

Au préalable, un petit exercice de conceptualisation permet de rattacher la flotte à la puissance militaire maritime, l’argent à la puissance économique et commerciale, les remparts à des points d’appui sanctuarisés et les alliés à l’accès aux ressources de territoires ultramarins. 

L’Empire britannique

La domination britannique était fondée sur une flotte redoutable, un réseau de points d’appui, sa puissance commerciale et la profondeur économique de son empire.

L’empire produisait des ressources recherchées, utiles au développement de l’économie britannique ; ces ressources étaient écoulées par un système de points d’appui défendus à la pointe du canon, qui avaient aussi pour fonction de ravitailler la flotte et protéger le commerce, commerce qui en retour permettait le renforcement de la puissance maritime.

Thucydide appliqué à l'Empire britannique
Thucydide appliqué à l’Empire britannique

Les États-Unis, le Thalassokrator

Quant aux États-Unis d’Amérique, leur puissance repose en partie sur la maîtrise de la mer, grâce à leurs forces aéronavales, qui garantissent un système d’alliances militaires et la sûreté des communications ; ces alliés et ces communications fournissent matières premières et marchandises dans le cadre de l’idéologie libre-échangiste. Enfin, l’indispensable réseau de points d’appui est défendu à la fois par la force et le droit. Ce système contribue à la domination économique américaine, qui lui permet de maintenir sa puissance maritime.

La puissance maritime américaine au prisme de Thucydide
La puissance maritime américaine au prisme de Thucydide

Bien sûr, ces analyses sont simplistes ; l’Empire britannique disposait aussi des conditions socio-économiques nécessaires pour produire une flotte techniquement plus avancée que ses concurrents ; les États-Unis ne sont pas véritablement une thalassocratie dans la mesure où ils ne dépendent pas exclusivement de leurs approvisionnements par mer  ; la source de leur puissance étant bien plutôt la maîtrise simultanée des espaces maritimes, aériens, extra-atmosphériques et numériques.

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Quoi qu’il en soit, il n’en demeure pas moins troublant de constater à quel point le modèle identifié par Thucydide il y a plus de 2000 ans est encore, dans une certaine mesure, utile pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

Flotte, remparts, argent et alliés ont donc été les fondements de la thalassocratie athénienne. C’est uniquement en s’attaquant au maillon le plus faible de ce système de puissance, les alliés, que Sparte a finalement pu briser le cercle vertueux et défaire son adversaire.

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